David Copperfield.  Charles Dickens
Chapitre 23. Je corrobore l’avis de M. Dick et je fais choix d’une profession
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En me réveillant le lendemain matin, je pensai longtemps à la petite Émilie et à l’émotion qu’elle avait montrée la veille au soir, après le départ de Marthe. Il me semblait que j’étais entré dans une confidence sacrée, en me trouvant témoin de ces faiblesses et de ces tendresses de famille, et que je n’avais pas le droit de les dévoiler, même à Steerforth. Je n’éprouvais pour aucune créature au monde un sentiment plus doux que celui que je portais à cette jolie petite créature qui avait été la compagne de mes jeux, et que j’avais si tendrement aimée alors, comme j’en étais et comme j’en serai convaincu jusqu’à mon dernier jour. Il m’aurait semblé indigne de moi-même, indigne de l’auréole de notre pureté enfantine, que je voyais toujours autour de sa tête, de répéter aux oreilles de Steerforth lui-même ce qu’elle n’avait pu taire, au moment où un incident inattendu l’avait forcée d’ouvrir son âme devant moi. Je pris donc le parti de lui garder au fond du cœur son secret, qui donnait, selon moi, à son image une grâce nouvelle.

Pendant le déjeuner, on me remit une lettre de ma tante. Comme elle traitait une question sur laquelle je pensais que les avis de Steerforth vaudraient bien ceux d’un autre, je résolus de discuter avec lui cette affaire pendant notre voyage, ravi de le consulter. Pour le moment, nous avions assez de prendre congé de tous nos amis. M. Barkis n’était pas le moins affligé de notre départ, et je crois qu’il eût volontiers ouvert de nouveau son coffre et sacrifié une seconde pièce d’or, si nous avions voulu, à ce prix, rester quarante-huit heures de plus à Yarmouth. Peggotty et toute sa famille, étaient au désespoir de nous voir partir. Toute la maison d’Omer et Joram sortit pour nous dire adieu, et Steerforth se vit entouré d’une telle foule de pêcheurs, au moment où nos malles prirent le chemin de la diligence, que si nous avions possédé tout le bagage d’un régiment, les porteurs volontaires n’eussent pas manqué pour le déménager. En un mot, nous emportions les regrets et l’affection de toutes nos connaissances, et nous laissions derrière nous je ne sais combien de gens affligés de notre départ.

« Allez-vous rester longtemps ici, Littimer ? lui dis-je, pendant qu’il attendait pour voir partir la diligence.

– Non, monsieur, répliqua-t-il : probablement, ce ne sera pas très-long, monsieur.

– Il n’en sait trop rien pour le moment, dit Steerforth d’un air indifférent. Il sait ce qu’il a à faire, et il le fera.

– J’en suis bien sûr, » lui répondis-je.

Littimer mit la main à son chapeau pour me remercier de ma bonne opinion, et il me sembla que je n’avais pas plus de huit ans. Il nous salua de nouveau en nous souhaitant un bon voyage, et nous laissâmes debout, au milieu de la rue, cet homme aussi respectable et aussi mystérieux qu’une pyramide d’Égypte.

Pendant quelque temps, nous restâmes sans nous dire un mot, car Steerforth était plongé dans un silence inaccoutumé ; et moi je me demandais quand je reverrais tous ces lieux témoins de mon enfance et quels changements nous aurions subis dans l’intervalle, eux et moi. Enfin Steerforth, reprenant tout à coup sa gaieté et son entrain, grâce à la faculté qu’il possédait de changer de ton et de manière à volonté, me tira par le bras.

« Eh bien ! vous ne me dites rien, David ! Que disait donc cette lettre dont vous parliez à déjeuner ?

– Oh ! dis-je en la tirant de ma poche, c’est de ma tante !

– Et vous dit-elle quelque chose d’intéressant ?

– Mais elle me rappelle que j’ai entrepris cette expédition dans le but de voir le monde et d’y réfléchir un peu.

– Et vous n’y avez pas manqué, je pense ?

– Je suis obligé d’avouer que je n’y ai pas beaucoup songé, et, à vous dire le vrai, j’ai un peu peur de l’avoir oublié.

– Eh bien, regardez autour de vous, maintenant, dit Steerforth, et réparez votre négligence. Regardez à droite, vous avez un pays plat, un peu marécageux ; regardez à gauche, vous en voyez autant ; regardez en avant, il n’y a point de différence, et c’est la même chose par derrière. »

Je me mis à rire en lui disant que je ne découvrais point de profession convenable pour moi dans le paysage, ce qui tenait peut-être à son uniformité.

« Et que dit votre tante sur ce sujet ? demanda Steerforth en regardant la lettre que je tenais à la main. Vous suggère-t-elle quelque idée ?

– Oui, répondis-je, elle me demande si j’aurais du goût pour le métier de procureur : qu’en pensez-vous ?

– Mais, je ne sais pas, dit Steerforth tranquillement. Vous pouvez aussi bien vous faire procureur qu’autre chose, je suppose. »

Je ne pus m’empêcher de rire encore de lui voir mettre toutes les professions sur la même ligne et je lui en témoignai ma surprise.

« Qu’est-ce que c’est que ça un procureur, Steerforth ? ajoutai-je.

– Oh ! c’est une sorte d’avoué monacal, répliqua-t-il. Il joue, près de ces vieilles cours surannées qu’on appelle l’Officialité et qui tiennent leurs assises dans un petit coin, près du cimetière de Saint-Paul, le même rôle que les avoués jouent dans les cours de justice. C’est un fonctionnaire dont l’existence aurait dû, selon le cours naturel des choses, se terminer il y a plus de deux cents ans, mais je vous ferai mieux comprendre ce qu’est un procureur en vous expliquant ce que c’est que l’Officialité. C’est un petit endroit retiré, où l’on applique ce qu’on appelle la loi ecclésiastique et où l’on fait toutes sortes de tours de passe-passe avec de vieux monstres d’actes du parlement, dont la moitié du monde ignore l’existence, et dont le reste suppose qu’ils étaient déjà à l’état fossile du temps des Édouards. C’est une cour qui jouit d’un ancien monopole pour les procès relatifs aux testaments, aux contrats de mariage et aux discussions qui s’élèvent à propos des navires et des bateaux.

– Allons donc, Steerforth, m’écriai-je, vous ne me ferez pas croire qu’il y ait le moindre rapport entre les affaires de l’Église et celles de la marine ?

– Je n’ai pas cette prétention, mon cher garçon, répliqua-t-il, mais je veux dire que tout cela est traité et jugé par les mêmes gens, dans cette même cour de l’Officialité. Vous pouvez y aller un jour, et vous les trouverez empêtrés dans tous les termes de marine, du dictionnaire de Young, et cela à propos de la Nancy, qui a coulé bas la Marie-Jeanne, ou à propos de M. Peggotty et des pêcheurs de Yarmouth qui, pendant un coup de vent, auront porté une ancre et un câble au paquebot de l’Inde le Nelson en détresse ; mais, si vous y retournez quelques jours après, vous les trouverez occupés à examiner les témoignages pour et contre un ecclésiastique qui s’est mal conduit, et vous verrez que le juge du procès maritime est en même temps l’avocat de l’affaire ecclésiastique, vice versa. Tout se passe comme au théâtre, on est juge aujourd’hui, on ne l’est plus le lendemain ; on passe d’un emploi à un autre, on change sans cesse de rôle, mais c’est toujours une petite affaire très-avantageuse que cette comédie de société représentée devant un public extrêmement choisi.

– Mais les avocats et les procureurs ne sont pas une seule et même chose, n’est-ce pas ? dis-je un peu troublé.

– Non, répliqua Steerforth, les avocats ne sont que des pékins, des gens qui doivent avoir pris leur grade de docteur à l’université, c’est ce qui fait que je ne suis pas étranger à ces questions-là. Les procureurs emploient les avocats. Ils reçoivent en commun de bons honoraires et mènent là une bonne petite vie très-agréable. Bref, David, je vous conseille de ne pas dédaigner la cour de l’Officialité. Je vous dirai de plus, si cela peut vous faire plaisir, qu’ils se flattent d’exercer là un état de la plus haute distinction. »

En faisant la part de la légèreté avec laquelle Steerforth traitait le sujet, et en réfléchissant à la gravité antique que j’associais dans mon esprit avec ce vieux petit coin près du cimetière de Saint-Paul, je me sentais assez disposé à accepter la proposition de ma tante, sur laquelle elle me laissait parfaitement libre d’ailleurs, me disant franchement que cette idée lui était venue en allant voir dernièrement son procureur à la cour de l’Officialité, pour régler son testament en ma faveur.

« En tout cas, c’est un procédé louable de la part de votre tante, dit Steerforth quand je lui communiquai cette circonstance, et qui mérite encouragement. Pâquerette, mon avis est que vous ne dédaigniez pas l’Officialité. »

C’est aussi ce que je résolus. Je dis alors à Steerforth que ma tante m’attendait à Londres, et qu’elle avait pris, pour une huitaine, un appartement dans un hôtel très-tranquille aux environs de Lincoln’s-Inn, attendu qu’il y avait dans cette maison un escalier de pierre et une porte donnant sur le toit, ma tante étant fermement convaincue que ce n’était pas une précaution inutile dans une ville comme Londres, où toutes les maisons devaient prendre feu toutes les nuits.

Nous achevâmes précisément le reste de notre voyage en revenant quelquefois à la question des Doctors’-Commons, et en prévoyant le temps éloigné où je serais procureur, perspective que Steerforth représentait sous une infinité de points de vue plus bouffons les uns que les autres, qui nous faisaient rire aux larmes. Quand nous fûmes au terme de notre voyage, il s’en retourna chez lui, en me promettant de venir me voir le surlendemain, et je pris le chemin de Lincoln’s-Inn, où je trouvai ma tante encore debout et m’attendant pour souper.

Si j’avais fait le tour du monde depuis notre séparation, nous n’aurions pas été, je crois, plus heureux de nous revoir. Ma tante pleurait de tout son cœur en m’embrassant, et elle me dit, en faisant semblant de rire, que, si ma pauvre mère était encore de ce monde, elle ne doutait pas que la petite innocente eût versé des larmes.

« Et vous avez donc abandonné M. Dick, ma tante ? lui demandai-je. J’en suis fâché. Ah, Jeannette, comment vous portez-vous ? »

Pendant que Jeannette me faisait la révérence en me demandant des nouvelles de ma santé, je remarquai que le visage de ma tante s’allongeait considérablement.

« J’en suis fâchée aussi, dit ma tante en se frottant le nez, mais je n’ai pas eu un moment l’esprit en repos depuis que je suis ici, Trot. »

Avant que j’eusse pu en demander la raison, elle me l’apprit.

« Je suis convaincue, dit ma tante en appuyant sa main sur la table avec une fermeté mélancolique, je suis convaincue que le caractère de Dick n’est pas de force à chasser les ânes. Décidément il manque d’énergie. J’aurais dû laisser Jeannette à sa place, j’en aurais eu l’esprit plus tranquille. Si jamais un âne a passé sur ma pelouse, dit ma tante avec vivacité, il y en avait un cette après-midi, à quatre heures : car j’ai senti un frisson qui m’a couru de la tête aux pieds, et je suis sûre que c’était un âne ! »

J’essayai de la consoler sur ce point, mais elle rejetait toute consolation.

« C’était un âne, dit ma tante, et c’était cet âne anglais que montait la sœur de ce Meur… de ce Meurtrier, le jour où elle est venue chez moi. »

Depuis lors, en effet, ma tante n’appelait pas autrement miss Murdstone, dont elle écorchait ainsi le nom.

« S’il y a un âne à Douvres dont l’audace me soit insupportable, continua ma tante en donnant un coup de poing sur la table, c’est cet animal-là. »

Jeannette risqua la supposition que ma tante avait peut-être tort de s’inquiéter ; qu’elle croyait, au contraire, que l’âne en question était occupé, pour le moment, à des transports de sable, ce qui ne lui laissait guère la faculté d’aller commettre des délits sur sa pelouse. Mais ma tante ne voulait pas entendre raison.

On nous servit un bon souper bien chaud, quoiqu’il y eût loin de la cuisine à l’appartement de ma tante, situé au haut de la maison. L’avait-elle ainsi choisi pour avoir plus de marches à monter, afin d’en avoir pour son argent, ou pour être plus à même de s’échapper, en cas d’incendie, par la porte qui donnait sur le toit, je n’en sais rien. Le repas se composait d’un poulet rôti, d’une tranche de bœuf et d’un plat de légumes : le tout excellent, et j’y fis honneur. Mais ma tante, qui avait ses idées sur les comestibles de Londres, ne mangeait presque pas.

« Je parierais que ce malheureux poulet a été élevé dans une cave, où il sera né, dit ma tante, et qu’il n’a jamais pris l’air autre part que sur une place de fiacres. J’espère que cette viande est du bœuf, mais je n’en suis pas sûre. On ne trouve rien ici au naturel que de la crotte.

– Ne pensez-vous pas que ce poulet pourrait être venu de la campagne, ma tante ?

– Non, certes, répliqua ma tante. Les marchands de Londres seraient bien fâchés de vous vendre quelque chose sous son vrai nom. »

Je n’essayai pas de contredire cette opinion, mais je soupai de bon appétit, ce qui la satisfit pleinement. Quand on eut desservi, Jeannette coiffa ma tante, l’aida à mettre son bonnet de nuit, qui était plus élégant que de coutume (« en cas de feu, » disait ma tante), puis elle replia sa robe sur ses genoux, selon son habitude, pour se chauffer les pieds avant de se coucher. Puis je lui préparai, suivant des règles établies dont on ne devait jamais, sous aucun prétexte, s’écarter le moins du monde, un verre de vin blanc chaud mélangé d’eau, et je lui coupai un morceau de pain pour le faire griller en tranches longues et minces. On nous laissa seuls pour finir la soirée avec ces rafraîchissements. Ma tante était assise en face de moi, et buvait son eau et son vin en y trempant l’une après l’autre ses rôties avant de les manger, et me regardant tendrement du fond des garnitures de son bonnet de nuit.

« Eh bien ! Trot, dit-elle, avez-vous pensé à ma proposition de faire de vous un procureur ? ou bien n’y avez-vous pas encore songé ?

– J’y ai beaucoup pensé, ma chère tante : j’en ai beaucoup causé avec Steerforth. Cela me plaît infiniment.

– Allons, dit ma tante, voilà qui me réjouit.

– Je n’y vois qu’une difficulté, ma tante.

– Laquelle, Trot ?

– C’est que je voulais vous demander, ma tante, si mon admission dans cette profession, qui ne se compose pas, je crois, d’un grand nombre de membres, ne sera pas horriblement chère ?

– C’est une affaire de mille livres sterling tout nets, dit ma tante.

– Eh bien, ma chère tante, lui dis-je en me rapprochant d’elle, voilà ce qui me préoccupe. C’est une somme considérable ! Vous avez dépensé beaucoup d’argent pour mon éducation, et en toutes choses vous avez été aussi libérale que possible à mon égard. Rien ne peut donner une idée de votre générosité envers moi. Mais il y a certainement des carrières que je pourrais embrasser, sans dépenser, pour ainsi dire, tout en ayant des chances de réussir par le travail et la persévérance. Êtes-vous bien sûre qu’il ne valût pas mieux en essayer ? Êtes-vous bien sûre de pouvoir faire encore ce sacrifice, et qu’il ne valût pas mieux vous l’épargner ? je vous demande seulement à vous, ma chère et seconde mère, d’y réfléchir avant de prendre ce parti. »

Ma tante finit sa rôtie en me regardant toujours en face, puis elle posa son verre sur la cheminée, et, appuyant ses mains croisées sur sa robe relevée, elle me répondit comme suit :

« Trot, mon cher entant, si j’ai un but dans la vie, c’est de faire de vous un homme vertueux, sensé et heureux ; c’est tout mon désir, et Dick pense comme moi. Je voudrais que certaines gens de ma connaissance pussent entendre la conversation de Dick sur ce sujet. Il est d’une merveilleuse sagacité, mais il n’y a que moi qui connaisse bien toutes les ressources d’intelligence de cet homme ! »

Elle s’arrêta un moment pour prendre ma main dans les siennes, puis elle reprit :

« Il est inutile, Trot, de rappeler le passé, quand ces souvenirs ne peuvent servir de rien pour le présent. Peut-être aurais-je pu être mieux avec votre père, peut-être aurais-je pu être mieux avec votre mère, la pauvre enfant, même après le désappointement que m’a causé votre sœur Betsy Trotwood. Quand vous êtes arrivé chez moi, pauvre petit garçon errant, couvert de poussière et épuisé de fatigue, peut-être me le suis-je dit tout de suite en vous voyant. Depuis ce temps jusqu’à présent, Trot, vous m’avez toujours fait honneur, vous avez été pour moi un sujet d’orgueil et de satisfaction ; personne que vous n’a de droits sur ma fortune, c’est-à-dire… » Ici, à ma grande surprise, elle hésita et parut embarrassée. « Non, personne n’a de droit sur ma fortune, et vous êtes mon fils adoptif : je ne vous demande que d’être aussi pour moi un fils affectueux, de supporter mes fantaisies et mes caprices, et vous ferez pour une vieille femme, dont la jeunesse n’a été ni aussi heureuse, ni aussi conciliante qu’elle eût pu l’être, plus que cette vieille femme n’aura jamais fait pour vous. »

C’était la première fois que j’entendais ma tante faire allusion à sa vie passée. Il y avait tant de noblesse dans le ton tranquille dont elle en parlait pour n’y plus revenir, que mon affection et mon respect s’en seraient accrus, s’il avait été possible.

« Voilà qui est entendu et convenu entre nous, Trot ; dit ma tante, n’en parlons plus, embrassez-moi, et demain matin, après le déjeuner, nous irons à la cour des Doctors’-Commons. »

Nous causâmes longtemps au coin du feu avant d’aller nous coucher. Ma chambre était située près de celle de ma tante, et je fus souvent réveillé pendant la nuit, en l’entendant frapper à ma porte et me demander, toutes les fois qu’elle distinguait dans le lointain le bruit des fiacres et des charrettes, « si j’entendais venir les pompes ; » mais, vers le matin, elle se laissa gagner par le sommeil, et me permit de dormir en paix.

Vers midi, nous primes le chemin de l’étude de MM. Spenlow et Jorkins, près de la cour des Doctors’-Commons. Ma tante qui avait sur Londres, en général, l’idée que tous les hommes qu’elle rencontrait étaient des voleurs, me donna sa bourse à garder : elle contenait deux cents francs en or, et quelque menue monnaie.

Nous nous arrêtâmes un moment devant la boutique de joujoux de Fleet-Street, à voir les géants de Saint-Dunstan sonner la cloche ; nous avions calculé notre promenade de manière à y arriver juste à midi pour les voir accomplir cet exercice ; puis nous reprîmes le chemin de Ludgate-Hill et du cimetière Saint-Paul. Nous allions arriver à notre première destination, quand je m’aperçus que ma tante pressait le pas d’un air effrayé ; je remarquai, en même temps, qu’un homme mal vêtu et de mauvaise mine, qui s’était arrêté pour nous regarder un moment auparavant en passant à côté de nous, nous suivait de si près que ses habits frôlaient la robe de ma tante.

« Trot, mon cher Trot, me dit-elle à voix basse et d’un ton d’effroi, en me serrant le bras ; je ne sais que faire !

– Ne craignez rien, lui dis-je ; il n’y a pas de quoi s’effrayer. Entrez dans une boutique, et je vous aurai bientôt débarrassée de cet homme.

– Non, non, mon enfant, répliqua-t-elle, ne lui parlez pas, pour rien au monde ! je vous en conjure ! je vous l’ordonne !

– Grand dieu, ma tante ! lui dis-je, mais ce n’est qu’un mendiant effronté.

– Vous ne savez pas qui c’est, répliqua ma tante ; vous ne savez pas qui c’est ! vous ne savez pas ce que vous dites ! »

Pendant cet épisode, nous nous étions arrêtés sous une porte cochère, et il s’était arrêté aussi.

« Ne le regardez pas, dit ma tante, au moment où je me retournais avec indignation ; appelez un fiacre, mon cher enfant, et attendez-moi dans le cimetière de Saint-Paul.

– Vous attendre ? répétai-je.

– Oui, repartit ma tante ; il faut que vous me laissiez seule ; il faut que j’aille avec lui.

– Avec lui, ma tante, avec cet homme ?

– Je suis dans mon bon sens, répliqua-t-elle, et je vous dis qu’il le faut ; trouvez-moi un fiacre. »

Quel que fût mon étonnement, je sentais que je n’avais pas le droit de désobéir à un ordre si péremptoire. Je fis précipitamment quelques pas, et j’appelai un fiacre qui passait à vide. J’avais à peine eu le temps de baisser le marchepied, que ma tante s’élança dans la voiture, je ne sais comment, et que l’homme l’y suivit ; elle me fit signe de la main de m’éloigner d’un tel air d’autorité, que, malgré ma surprise, je me détournai à l’instant. Au même moment, je l’entendis dire au cocher : « Allez n’importe où ! tout droit devant vous. » Et un instant après, le fiacre passa à côté de moi, gravissant la montagne.

Je me rappelai alors ce que m’avait dit M. Dick ; j’avais pris cela pour une illusion de son imagination, mais je ne pouvais plus douter que l’homme que je venais de voir ne fût la personne dont il m’avait fait la description mystérieuse, quoiqu’il me fût impossible d’imaginer quelle pouvait être la nature de ses droits sur ma tante. Après une demi-heure d’attente dans le cimetière, où il ne faisait pas chaud, je vis le fiacre revenir. Le cocher arrêta ses chevaux près de moi. Ma tante était seule.

Elle n’était pas encore assez bien remise de son agitation pour être en état de faire la visite que nous avions projetée. Elle me fit donc monter dans la voiture, et me pria de donner l’ordre au cocher de faire quelques tours au pas. Elle me dit seulement : « Mon cher enfant, ne me demandez jamais d’explications sur ce qui vient de se passer, n’y faites même jamais allusion. » Après un moment de silence, elle avait repris tout son sang-froid. Elle me dit qu’elle était tout à fait remise, et que nous pouvions descendre de voiture. Lorsqu’elle me donna sa bourse pour payer le cocher, je m’aperçus que toutes les pièces d’or avaient disparu, et qu’il ne restait plus que de la monnaie.

On arrivait à la porte des Doctors’-Commons par une porte voûtée un peu basse ; nous avions à peine fait quelques pas dans la rue qui y conduisait, que le bruit de la cité s’éteignait déjà dans le lointain, comme par enchantement ; des cours sombres et tristes, des allées étroites, nous amenèrent bientôt aux bureaux de MM. Spenlow et Jorkins, qui tiraient leur jour d’en haut. Dans le vestibule de ce temple, où les pèlerins pénétraient sans accomplir la cérémonie de frapper à la porte, deux ou trois clercs étaient occupés aux écritures ; l’un d’entre eux, un petit homme sec, assis tout seul dans un coin, et porteur d’une perruque brune, qui avait l’air d’être faite de pain d’épice, se leva pour recevoir ma tante et pour nous faire entrer dans le cabinet de M. Spenlow.

« M. Spenlow est à la Cour, madame ; dit le petit homme sec ; c’est jour de Cour des arches, mais c’est à côté, et je vais l’envoyer chercher. »

Comme nous n’avions rien de mieux à faire en attendant, que de regarder autour de nous, pendant qu’on était à la recherche de M. Spenlow, je profitai de l’occasion. L’ameublement de la chambre était de jaune antique et tout couvert de poussière ; le drap vert du bureau avait perdu sa couleur primitive, il était terne et ridé comme un vieux pauvre ; il était chargé d’une quantité de paquets de papiers, dont les uns portaient l’étiquette d’allégations, et d’autres, à mon grand étonnement, le titre de libelles ; il y en avait pour la Cour du consistoire, pour la Cour des arches, pour la Cour des prérogatives, pour la Cour des délégués ; aussi me demandais-je avec inquiétude, combien il pouvait y avoir de Cours en tout, et combien de temps il me faudrait pour comprendre les affaires qui s’y traitaient. En outre, il y avait de gros volumes manuscrits de témoignages rendus sous serment, solidement reliés et attachés ensemble par d’énormes séries, une série par cause, comme si chaque cause était une histoire en dix ou douze volumes. Je me dis que tout cela devait entraîner beaucoup de dépenses, et j’en conçus une agréable idée des profits du métier. Je jetais les yeux avec une satisfaction toujours croissante sur ces objets et d’autres semblables, quand on entendit des pas précipités dans la chambre voisine, et M. Spenlow, revêtu d’une robe noire garnie de fourrures blanches, entra vivement en ôtant son chapeau.

C’était un petit homme blond, avec des bottes irréprochables, une cravate blanche et un col de chemise tout roide d’empois ; son habit était boutonné jusqu’en haut, bien serré à la taille, et ses favoris devaient lui avoir pris beaucoup de temps pour leur donner une frisure si élégante ; la chaîne qu’il portait à sa montre était tellement massive, que je ne pus m’empêcher de dire qu’il fallait qu’il eût, pour la sortir de sa poche, un bras d’or aussi robuste que ceux qu’on voit pour enseignes à la porte des batteurs d’or. Il était tellement tiré à quatre épingles, et si roide par conséquent, qu’il pouvait à peine se courber, et qu’il était obligé, quand il était assis et qu’il voulait regarder des papiers sur son bureau, de remuer son corps tout d’une pièce, depuis la naissance de l’épine dorsale, comme Polichinelle.

Ma tante m’avait présenté à M. Spenlow, qui m’avait reçu très-poliment. Il reprit ensuite :

« Ainsi, M. Copperfield, vous avez quelque idée d’embrasser notre profession. J’ai dit par hasard à miss Trotwood, quand j’ai eu le plaisir de la voir l’autre jour… (nouveau salut de Polichinelle), qu’il y avait chez moi une place vacante ; miss Trotwood a eu la bonté de m’apprendre qu’elle avait un neveu qu’elle avait adopté, et qu’elle cherchait à lui assurer une bonne situation. C’est ce neveu, je crois, que j’ai maintenant le plaisir de… » (Encore Polichinelle.)

Je fis un salut de remercîment, et je lui dis que ma tante m’avait parlé de cette vacance, et que cette idée me plaisait beaucoup. J’ajoutai que j’étais très-porté à croire que la carrière me conviendrait, et que j’avais accédé tout de suite à la proposition ; que je ne pouvais pourtant pas m’engager positivement avant de mieux connaître la question ; que, quoique ce ne fut, à la vérité, qu’une affaire de forme, je ne serais pas fâché d’avoir l’occasion d’essayer si la profession me convenait, avant de me lier d’une manière irrévocable.

« Oh ! sans doute, sans doute ! dit M. Spenlow ; nous proposons toujours chez nous un mois d’essai. Je ne demanderais pas mieux pour mon compte que d’en donner deux… même trois… un temps indéfini, en un mot ; mais j’ai un associé, M. Jorkins.

– Et la prime est de mille livres sterling, monsieur ? repris-je.

« Et la prime, enregistrement compris, est de mille livres sterling, répondit M. Spenlow, comme je l’ai dit à miss Trotwood. Je ne suis point dirigé par des considérations pécuniaires : il y a peu d’hommes qui y soient moins sensibles que moi, je crois ; mais M. Jorkins a son avis sur ce sujet, et je suis obligé de respecter l’avis de M. Jorkins ; en un mot, Jorkins trouve que mille livres sterling, ce n’est pas grand’chose.

– Je suppose, monsieur, lui dis-je, toujours pour épargner l’argent de ma tante, que lorsqu’un clerc se rend très-utile, et qu’il est parfaitement au courant de sa profession… (je ne pus m’empêcher de rougir, j’avais l’air de faire d’avance mon propre éloge), je suppose que ce n’est pas l’habitude, dans les dernières années de son engagement, de lui accorder un… »

M. Spenlow, avec un grand effort, réussit à sortir assez sa tête de sa cravate pour pouvoir la secouer, et répondit, sans attendre, le mot « traitement. »

« Non ; je ne sais pas quelle opinion je pourrais avoir sur ce sujet, monsieur Copperfield, si j’étais seul, mais M. Jorkins est inébranlable. »

J’étais très-effrayé de l’idée de ce terrible Jorkins ; mais je découvris plus tard que c’était un homme doux, un peu lourd, et dont la position dans l’association consistait à se tenir toujours au second plan, et à prêter son nom pour qu’on le représentât comme le plus endurci et le plus cruel des hommes. Si l’un des employés demandait une augmentation de salaire, M. Jorkins ne voulait pas entendre parler de cette proposition ; si quelque client mettait du temps à régler son compte, M. Jorkins était décidé à se faire payer, et quelque pénible que des choses pareilles pussent être et fussent réellement pour les sentiments de M. Spenlow, M. Jorkins faisait mettre en prison les retardataires. Le cœur et la main du bon ange Spenlow auraient toujours été ouverts sans ce démon de Jorkins, qui le retenait toujours. En vieillissant, je crois avoir rencontré d’autres maisons dont le commerce était réglé d’après le système Spenlow et Jorkins.

Il fut convenu que je commencerais le mois d’essai quand cela me conviendrait, sans que ma tante eût besoin de rester à Londres ou d’y revenir au terme de cette épreuve ; il serait facile de lui envoyer à signer le traité dont je devais être l’objet. Quand nous en fûmes là, M. Spenlow offrit de me faire entrer un moment à la Cour, pour voir les lieux. Comme je ne demandais pas mieux, nous sortîmes ensemble, laissant là ma tante, qui n’avait pas envie, disait-elle, de s’aventurer par là, car elle prenait, si je ne me trompe, toutes les cours judiciaires pour autant de poudrières, toujours prêtes à sauter.

M. Spenlow me conduisit par une cour pavée, entourée de graves maisons de brique, portant inscrits sur leurs portes les noms des docteurs ; c’étaient apparemment la demeure officielle des avocats dont m’avait parlé Steerforth. De là nous entrâmes, à gauche, dans une grande salle assez triste, qui ressemblait, selon moi, à une chapelle. Le fond de cette pièce était défendu par une balustrade, et là, des deux côtés d’une estrade en fer à cheval, je vis installés sur des chaises de salle à manger, commodes et de forme ancienne, de nombreux personnages, revêtus de robes rouges et de perruques grises : c’étaient les docteurs en question. Au centre du fer à cheval était un vieillard qui s’appuyait sur un petit pupitre assez semblable à un lutrin. Si j’avais rencontré ce vieux monsieur dans une volière, je l’aurais certainement pris pour un hibou ; mais non, informations prises, c’était le juge président. Dans l’espace vide de l’intérieur du fer à cheval, au niveau du plancher, on voyait de nombreux personnages du même rang que M. Spenlow, vêtus comme lui de robes noires garnies de fourrures blanches ; ils étaient assis autour d’une grande table verte. Leurs cravates étaient, en général, très-roides, leur mine me semblait de même ; mais je ne tardai pas à reconnaître que je leur avais fait tort sous ce rapport, car deux ou trois d’entre eux ayant dû se lever, pour répondre aux questions du dignitaire qui les présidait, j’ai rarement vu rien de plus humble que leurs manières. Le public, représenté par un petit garçon paré d’un cache-nez, et par un homme d’une élégance un peu râpée, qui grignotait, à la sourdine, des miettes de pain qu’il tirait de ses poches, se chauffait près du poêle placé au centre de la Cour. Le calme languissant de ce lieu n’était interrompu que par le pétillement du feu, et par la voix de l’un des docteurs, qui errait à pas lents à travers toute une bibliothèque de témoignages, et s’arrêtait de temps en temps au milieu de son voyage, dans de petites hôtelleries de discussions incidentes qui se trouvaient sur son chemin. Bref, je ne me suis jamais trouvé dans une petite réunion de famille aussi pacifique, aussi somnolente, aussi rococo, aussi surannée, aussi endormante, et je sentis que l’effet qu’elle devait produire à tous ceux qui en faisaient partie, excepté peut-être au plaideur qui demandait justice, devait être celui d’un narcotique puissant.

Satisfait du calme profond de cette retraite, je déclarai à M. Spenlow que j’en avais assez vu pour cette fois, et nous rejoignîmes ma tante, avec laquelle je quittai bientôt les régions des Doctors’-Commons ; ah ! comme je me sentis jeune en sortant de chez MM. Spenlow et Jorkins, quand je vis les signes que les clercs se faisaient les uns aux autres en me montrant du bout de leur plume.

Nous arrivâmes à Lincoln’s-Inn Fields sans nouvelles aventures, à l’exception d’une rencontre avec un âne attelé à la charrette d’un marchand des quatre saisons, qui rappela à ma tante de douloureux souvenirs. Une fois en sûreté chez nous, nous eûmes encore une longue conversation sur mes projets d’avenir, et comme je savais qu’elle était pressée de retourner chez elle, et qu’entre le feu, les comestibles et les voleurs, elle ne passait pas agréablement une demi-heure à Londres, je lui demandai de ne pas s’inquiéter de moi, et de me laisser me tirer d’affaire tout seul.

« Ne croyez pas que je sois à Londres depuis huit jours, mon cher enfant, sans y avoir songé, répliqua-t-elle ; il y a un petit appartement meublé à louer dans Adelphi, qui doit vous convenir à merveille. »

Après cette courte préface, elle tira de sa poche une annonce soigneusement découpée dans un journal, et qui déclarait qu’il y avait à louer dans Buckingham-Street, Adelphi, un joli petit appartement de garçon meublé, avec vue sur la rivière, fraîchement décoré, particulièrement propre à servir de résidence pour un jeune gentleman, membre de l’une des corporations légales, ou autre, pour entrer immédiatement en jouissance. Prix modéré ; on pouvait le louer au mois.

« Mais, c’est justement ce qu’il me faut, ma tante, dis-je en rougissant de plaisir à la seule idée d’avoir un appartement à moi.

– Alors, venez, dit ma tante en remettant à l’instant le chapeau qu’elle venait d’ôter. Allons voir. »

Nous partîmes. L’écriteau annonçait qu’il fallait s’adresser à mistress Crupp, et nous tirâmes la sonnette de la porte de service que nous supposions communiquer au logis de cette dame. Ce ne fut qu’après avoir sonné deux ou trois fois que nous pûmes réussir à persuader à mistress Crupp de communiquer avec nous. Enfin, pourtant, elle arriva sous la forme d’une grosse commère, bourrée d’un jupon de flanelle qui passait sous une robe de nankin.

« Nous voudrions voir l’appartement, s’il vous plaît, madame, dit ma tante.

– Pour monsieur ? dit mistress Crupp en cherchant ses clefs dans sa poche.

– Oui, pour mon neveu, dit ma tante.

– C’est juste son affaire, dit mistress Crupp. »

Et nous montâmes l’escalier.

L’appartement était situé au haut de la maison, grand avantage aux yeux de ma tante, puisqu’il était facile d’arriver sur le toit en cas d’incendie ; il se composait d’une antichambre avec imposte vitrée, où l’on ne voyait pas bien clair, d’un office tout à fait noir où l’on ne voyait pas du tout, d’un petit salon et d’une chambre à coucher. Les meubles étaient un peu fanés, mais je n’étais pas difficile, et la rivière passait sous les fenêtres.

J’étais enchanté, ma tante et mistress Crupp se retirèrent dans l’office pour discuter les conditions, pendant que je restais assis sur le canapé du salon, osant à peine croire possible que je fusse destiné à habiter une résidence si cossue. Après un combat singulier qui dura quelque temps, les deux champions reparurent, et je lus avec joie dans la physionomie de mistress Crupp comme dans celle de ma tante que l’affaire était conclue.

« Est-ce le mobilier du dernier locataire ? demanda ma tante.

– Oui, madame, dit mistress Crupp.

– Qu’est-il devenu ? » demanda ma tante.

Mistress Crupp fut saisie d’une quinte de toux terrible au milieu de laquelle elle articula avec une grande difficulté :

« Il est tombé malade ici, madame, et… Heu ! Heu !… Heu !… ah !… il est mort.

– Ah ! Et de quoi est-il mort ? demanda ma tante.

– Ma foi ! madame, il est mort de boisson, dit mistress Crupp en confidence, et de fumée.

– De fumée ? vous ne voulez pas dire que les cheminées fument ?

– Non, madame, repartit mistress Crupp ; je parle de pipes et de cigares.

– C’est un mal qui n’est pas contagieux au moins, Trot, dit ma tante en se tournant vers moi.

– Non, certes, » répondis-je.

En un mot, ma tante, voyant combien j’étais enchanté de l’appartement, l’arrêta pour un mois, avec le droit de le garder un an, après le premier mois d’essai. Mistress Crupp devait fournir le linge et faire la cuisine, toutes les autres nécessités de la vie se trouvaient déjà dans l’appartement, et cette dame s’engagea expressément à ressentir pour moi toute la tendresse d’une mère. Je devais entrer en jouissance dès le surlendemain, et mistress Crupp rendit grâce au ciel d’avoir enfin trouvé quelqu’un à qui prodiguer ses soins.

En rentrant à l’hôtel, ma tante me dit qu’elle comptait sur la vie que j’allais mener, pour me donner de la fermeté et de la confiance en moi-même, la seule chose qui me manquât encore. Elle me répéta le même avis plusieurs fois le lendemain, pendant que nous prenions nos arrangements pour faire venir mes habits et mes livres qui étaient chez M. Wickfield. J’écrivis à ce sujet une longue lettre à Agnès, dans laquelle je lui racontais en même temps mes dernières vacances ; ma tante, qui devait partir le jour suivant, se chargea de mon épître. Pour ne pas prolonger ces détails, j’ajouterai seulement qu’elle pourvut libéralement à tous les besoins que je pouvais avoir à satisfaire pendant le mois d’essai ; que Steerforth, à notre grand désappointement, n’apparut pas avant son départ ; que je ne la quittai qu’après l’avoir vue installée en sûreté dans la diligence de Douvres, avec Jeannette à côté d’elle, et triomphant d’avance des victoires qu’elle allait remporter sur les ânes errants ; qu’enfin, après le départ de la diligence, je repris le chemin d’Adelphi, en songeant au temps où je rôdais dans ses arcades souterraines, et aux heureux changements qui m’avaient ramené sur l’eau.