David Copperfield.  Charles Dickens
Chapitre 38. Dissolution de société
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Je m’empressai de mettre immédiatement à exécution le plan que j’avais formé relativement aux débats du Parlement. C’était un des fers de ma forge qu’il fallait battre tandis qu’il était chaud, et je me mis à l’œuvre avec une persévérance, qu’il doit m’être permis d’admirer. J’achetai un traité célèbre sur l’art de la sténographie (il me coûta bien dix bons shillings), et je me plongeai dans un océan de difficultés, qui, au bout de quelques semaines, m’avaient rendu presque fou. Tous les changements que pouvait apporter un de ces petits accents, qui, placés d’une façon signifiaient telle chose, et telle autre dans une autre position ; tous ces caprices merveilleux figurés par des cercles indéchiffrables ; les conséquences énormes d’une figure grosse comme une patte de mouche, les terribles effets d’une courbe mal placée ne me troublaient pas seulement pendant mes heures d’étude, elles me poursuivaient même pendant mes heures de sommeil. Quand je fus enfin venu à bout de m’orienter tant bien que mal, à tâtons, au milieu de ce labyrinthe, et de posséder à peu près l’alphabet qui, à lui seul, était tout un temple d’hiéroglyphes égyptiens, je fus assailli après cela par une procession d’horreurs nouvelles, appelées des caractères arbitraires. Jamais je n’ai vu de caractères aussi despotiques : par exemple ils voulaient absolument qu’une ligne plus fine qu’une toile d’araignée signifiât attente, et qu’une espèce de chandelle romaine se traduisit par désavantageux. À mesure que je parvenais à me fourrer dans la tête ce misérable grimoire, je m’apercevais que je ne savais plus du tout mon commencement. Je le rapprenais donc, et alors j’oubliais le reste ; si je cherchais à le retrouver, c’était aux dépens de quelque autre bribe du système qui m’échappait. En un mot c’était navrant, c’est-à-dire, cela m’aurait paru navrant, si Dora n’avait été là pour me rendre du courage : Dora, ancre fidèle de ma barque agitée par la tempête ! Chaque progrès dans le système me semblait un chêne noueux à jeter à bas dans la forêt des difficultés, et je me mettais à les abattre l’un après l’autre avec un tel redoublement d’énergie, qu’au bout de trois ou quatre mois je me crus en état de tenter une épreuve sur un de nos braillards de la Chambre des communes. Jamais je n’oublierai comment, pour mon début, mon braillard s’était déjà rassis avant que j’eusse seulement commencé, et laissa mon crayon imbécile se trémousser sur le papier, comme s’il avait des convulsions !

Cela ne pouvait pas aller : c’était bien évident, j’avais visé trop haut, il fallait en rabattre. Je recourus à Traddles pour quelques conseils ; il me proposa de me dicter des discours, tout doucement, en s’arrêtant de temps en temps pour me faciliter la chose. J’acceptai son offre avec la plus vive reconnaissance, et, tous les soirs, pendant bien longtemps, nous eûmes dans Buckingham-Street, une sorte de parlement privé, lorsque j’étais revenu de chez le docteur.

Je voudrais bien voir quelque part un parlement de cette espèce. Ma tante et M. Dick représentaient le gouvernement ou l’opposition (suivant les circonstances), et Traddles, à l’aide de l’Orateur d’Enfield ou d’un volume des Débats parlementaires, les accablait des plus foudroyantes invectives. Debout, à côté de la table, une main sur le volume pour ne pas perdre sa page, et le bras droit levé au devant de sa tête, Traddles représentant alternativement M. Pitt, M. Fox, M. Sheridan, M. Burke, lord Castlereagh, le vicomte Sidmouth, ou M. Canning, se livrait à la plus violente colère ; il accusait ma tante et M. Dick d’immoralité et de corruption ; et moi, assis non loin de lui, mon cahier de notes à la main, j’essoufflais ma plume à le suivre dans ses déclamations. L’inconstance et la légèreté de Traddles ne sauraient être surpassées par aucune politique au monde. En huit jours il avait embrassé toutes les opinions les plus différentes, il avait arboré vingt drapeaux. Ma tante, immobile comme un chancelier de l’Échiquier, lançait parfois une interruption : « très-bien, » ou « Non ! » ou : « Oh ! » quand le texte semblait l’exiger, et M. Dick (véritable type du gentilhomme campagnard) lui servait immédiatement d’écho. Mais M. Dick fut accusé durant sa carrière parlementaire de choses si odieuses, et on lui en montra dans l’avenir de si redoutables conséquences qu’il finit par en être effrayé. Je crois même qu’il finit par se persuader qu’il fallait qu’il eût décidément commis quelque chose qui devait amener la ruine de la constitution de la Grande-Bretagne et la décadence inévitable du pays.

Bien souvent nous continuions nos débats jusqu’à ce que la pendule sonnât minuit et que les bougies fussent brûlées jusqu’au bout. Le résultat de tant de travaux fut que je finis par suivre assez bien Traddles ; il ne manquait plus qu’une chose à mon triomphe, c’était de reconnaître après ce que signifiaient mes notes. Mais je n’en avais pas la moindre idée. Une fois qu’elles étaient écrites, loin de pouvoir en rétablir le sens, c’était comme si j’avais copié les inscriptions chinoises qu’on trouve sur les caisses de thé, ou les lettres d’or qu’on peut lire sur toutes les grandes fioles rouges et vertes qui ornent la boutique des apothicaires.

Je n’avais autre chose à faire que de me remettre courageusement à l’œuvre. C’était bien dur, mais je recommençai, en dépit de mon ennui, à parcourir de nouveau laborieusement et méthodiquement tout le chemin que j’avais déjà fait, marchant à pas de tortue, m’arrêtant pour examiner minutieusement la plus petite marque, et faisant des efforts désespérés pour déchiffrer ces caractères perfides, partout où je les rencontrais. J’étais très-exact à mon bureau, très-exact aussi chez le docteur, enfin je travaillais comme un vrai cheval de fiacre.

Un jour que je me rendais à la Chambre des communes comme à l’ordinaire, je trouvai sur le seuil de la porte M. Spenlow, l’air très-grave et se parlant à lui-même. Comme il se plaignait souvent de maux de tête, et qu’il avait le cou très-court avec des cols de chemise trop empesés, j’eus d’abord l’idée qu’il avait le cerveau un peu pris, mais je fus bientôt rassuré sur ce point.

Au lieu de me rendre mon « Bonjour, monsieur, » avec son affabilité accoutumée, il me regarda d’un air hautain et cérémonieux, et m’engagea froidement à le suivre dans un certain café, qui, dans ce temps-là, donnait sur les Doctors’-Commons, dans la petite arcade près du cimetière de Saint-Paul. Je lui obéis, l’esprit tout troublé ; je me sentais couvert d’une sueur éruptive, comme si toutes mes appréhensions allaient aboutir à la peau. Il marchait devant moi, le passage étant fort étroit, et la façon dont il portait la tête ne me présageait rien de bon : je me doutai qu’il avait découvert mes sentiments pour ma chère petite Dora.

Si je ne l’avais pas deviné en le suivant pour nous rendre au café dont j’ai parlé, je n’aurais pu me méprendre longtemps sur le fait dont il s’agissait, lorsqu’après être monté dans une pièce au premier étage, j’y trouvai miss Murdstone appuyée sur une sorte de buffet où étaient rangés divers carafons contenant des citrons et deux de ces boîtes extraordinaires toutes pleines de coins et de recoins, où jadis on piquait les couteaux et les fourchettes, mais qui, heureusement pour l’humanité, sont à présent entièrement passées de mode.

Miss Murdstone me tendit ses ongles glacés, et se rassit de l’air le plus austère. M. Spenlow ferma la porte, me fit signe de prendre une chaise, et se plaça debout sur le tapis devant la cheminée.

« Ayez la bonté, miss Murdstone, dit M. Spenlow, de montrer à M. Copperfield ce que contient votre sac. »

Je crois vraiment que c’était identiquement le même ridicule à fermoir d’acier que je lui avais vu dans mon enfance. Les lèvres aussi serrées que le fermoir pouvait l’être, miss Murdstone poussa le ressort, entrouvrit un peu la bouche du même coup, tira de son sac ma dernière lettre à Dora, toute pleine des expressions de la plus tendre affection.

« Je crois que c’est votre écriture, monsieur Copperfield ? dit M. Spenlow. »

J’avais le front brûlant, et la voix qui résonna à mes oreilles ne ressemblait guère à la mienne lorsque je répondis :

« Oui, monsieur.

– Si je ne me trompe, dit M. Spenlow, tandis que miss Murdstone tirait de son sac un paquet de lettres, attaché avec un charmant petit ruban bleu, ces lettres sont aussi de votre écriture, monsieur Copperfield ? »

Je pris le paquet avec un sentiment de désolation ; et, en voyant d’un coup d’œil au haut des pages : « Ma bien-aimée Dora, mon ange chéri, ma chère petite, » je rougis profondément et j’inclinai la tête.

« Non, merci, me dit froidement M. Spenlow, comme je lui tendais machinalement le paquet de lettres, je ne veux pas vous en priver. Miss Murdstone, soyez assez bonne pour continuer. »

Cette aimable créature, après avoir un moment réfléchi, les yeux baissés sur le papier, raconta ce qui suit, avec l’onction la plus glaciale :

« Je dois avouer que, depuis quelque temps déjà, j’avais mes soupçons sur miss Spenlow en ce qui concerne David Copperfield. J’avais l’œil sur miss Spenlow et sur David Copperfield la première fois qu’ils se virent, et l’impression que j’en conçus alors ne fut pas agréable. La dépravation du cœur humain est telle…

– Vous me rendrez service, madame, fit remarquer M. Spenlow, en vous bornant à raconter les faits. »

Miss Murdstone baissa les yeux, hocha la tête comme pour protester contre cette interruption inconvenante, puis reprit d’un air de dignité offensée :

« Alors, si je dois me borner à raconter les faits, je les dirai aussi brièvement que possible, puisque c’est là tout ce qu’on demande. Je disais donc, monsieur, que, depuis quelque temps déjà, j’avais mes soupçons sur miss Spenlow et sur David Copperfield. J’ai souvent essayé, mais en vain, d’en trouver des preuves décisives. C’est ce qui m’a empêché d’en faire confidence au père de miss Spenlow (et elle le regarda d’un air sévère) : je savais combien, en pareil cas, on est peu disposé à croire avec bienveillance ceux qui remplissent en cela fidèlement leur devoir. »

M. Spenlow semblait anéanti par la noble sévérité du ton de miss Murdstone ; il fit de la main un geste de conciliation.

« Lors de mon retour à Norwood, après m’être absentée à l’occasion du mariage de mon frère, poursuivit miss Murdstone d’un ton dédaigneux, je crus m’apercevoir que la conduite de miss Spenlow, également de retour d’une visite chez son amie miss Mills, que sa conduite, dis-je, donnait plus de fondement à mes soupçons ; je la surveillai donc de plus près, »

Ma pauvre, ma chère petite Dora, qu’elle était loin de se douter que ces yeux de dragon étaient fixés sur elle !

« Cependant, reprit miss Murdstone, c’est hier au soir seulement que j’en ai acquis la preuve positive. J’étais d’avis que miss Spenlow recevait trop de lettres de son amie miss Mills, mais miss Mills était son amie, du plein consentement de son père (encore un coup d’œil bien amer à M. Spenlow), je n’avais donc rien à dire. Puisqu’il ne m’est pas permis de faire allusion à la dépravation naturelle du cœur humain, il faut du moins qu’on me permette de parler d’une confiance mal placée.

– À la bonne heure, murmura M. Spenlow, en forme d’apologie.

– Hier au soir, reprit miss Murdstone, nous venions de prendre le thé, lorsque je remarquai que le petit chien courait, bondissait, grognait dans le salon, en mordillant quelque chose. Je dis à miss Spenlow : « Dora, qu’est-ce que c’est que ce papier que votre chien tient dans sa gueule ? » Miss Spenlow tâta immédiatement sa ceinture, poussa un cri et courut vers le chien. Je l’arrêtai en lui disant : « Dora, mon amour, permettez !… »

– Oh ! Jip, misérable épagneul, c’est donc toi qui es l’auteur de tant d’infortunes !

– Miss Spenlow essaya, dit miss Murdstone, de me corrompre à force de baisers, de nécessaires à ouvrage, de petits bijoux, de présents de toutes sortes : je passe rapidement là-dessus. Le petit chien courut se réfugier sous le canapé, et j’eus beaucoup de peine à l’en faire sortir avec l’aide des pincettes. Une fois tiré de là-dessous, la lettre était toujours dans sa gueule ; et quand j’essayai de la lui arracher, au risque de me faire mordre, il tenait le papier si bien serré entre ses dents que tout ce que je pouvais faire c’était d’enlever le chien en l’air à la suite de ce précieux document. J’ai pourtant fini par m’en emparer. Après l’avoir lu, j’ai dit à miss Spenlow qu’elle devait avoir en sa possession d’autres lettres de même nature, et j’ai enfin obtenu d’elle le paquet qui est maintenant entre les mains de David Copperfield. »

Elle se tut, et, après avoir fermé son sac, elle ferma la bouche, de l’air d’une personne résolue à se laisser briser plutôt que de ployer.

« Vous venez d’entendre miss Murdstone, dit M. Spenlow, en se tournant vers moi. Je désire savoir, monsieur Copperfield, si vous avez quelque chose à répondre. »

Le peu de dignité dont j’aurais pu essayer de me parer était malheureusement fort compromis par le tableau qui venait sans cesse se présenter à mon esprit ; je voyais celle que j’adorais, ma charmante petite Dora, pleurant et sanglotant toute la nuit ; je me la représentais seule, effrayée, malheureuse, ou bien je songeais qu’elle avait supplié, mais en vain, cette mégère au cœur de rocher de lui pardonner ; qu’elle lui avait offert des baisers, des nécessaires à ouvrage, des bijoux, le tout en pure perte ; enfin, qu’elle était au désespoir, et tout cela pour moi ; je tremblais donc d’émotion et de chagrin, bien que je fisse tout mon possible pour le cacher.

« Je n’ai rien à dire, monsieur, repris-je, si ce n’est que je suis le seul à blâmer… Dora…

– Miss Spenlow, je vous prie, repartit son père avec majesté…

– A été entraînée par moi, continuai-je, sans répéter après M. Spenlow ce nom froid et cérémonieux, à me promettre de vous cacher notre affection, et je le regrette amèrement.

– Vous avez eu le plus grand tort, monsieur, me dit M. Spenlow, en se promenant de long en large sur le tapis et en gesticulant avec tout son corps, au lieu de remuer seulement la tête, à cause de la raideur combinée de sa cravate et de son épine dorsale. Vous avez commis une action frauduleuse et immorale, monsieur Copperfield. Quand je reçois chez moi un gentleman, qu’il ait dix-neuf, ou vingt neuf, ou quatre-vingt-dix ans, je le reçois avec pleine confiance. S’il abuse de ma confiance, il commet une action malhonnête, monsieur Copperfield !

– Je ne le vois que trop maintenant, monsieur, vous pouvez en être sûr, repris-je, mais je ne le croyais pas auparavant. En vérité, monsieur Spenlow, dans toute la sincérité de mon cœur, je ne le croyais pas auparavant, j’aime tellement miss Spenlow…

– Allons donc ! quelle sottise ! dit M. Spenlow en rougissant. Ne venez pas me dire en face que vous aimez ma fille, monsieur Copperfield !

– Mais, monsieur, comment pourrais-je défendre ma conduite si cela n’était pas ? répondis-je du ton le plus humble.

– Et comment pouvez-vous défendre votre conduite, si cela est, monsieur ? dit M. Spenlow en s’arrêtant tout court sur le tapis. Avez-vous réfléchi à votre âge et à l’âge de ma fille, monsieur Copperfield ? Savez-vous ce que vous avez fait en venant détruire la confiance qui devait exister entre ma fille et moi ? Avez-vous songé au rang que ma fille occupe dans le monde, aux projets que j’ai pu former pour son avenir, aux intentions que je puis exprimer en sa faveur dans mon testament ? Avez-vous songé à tout cela, monsieur Copperfield ?

– Bien peu, monsieur, j’en ai peur, répondis-je d’un ton humble et triste, mais je vous prie de croire que je n’ai point méconnu ma propre position dans le monde. Quand je vous en ai parlé, nous étions déjà engagés l’un à l’autre.

– Je vous prie de ne pas prononcer ce mot devant moi, monsieur Copperfield ! » et, au milieu de mon désespoir, je ne pus m’empêcher de remarquer qu’il ressemblait tout à fait à Polichinelle par la manière dont il frappait tour à tour ses mains l’une contre l’autre avec la plus grande énergie.

L’immobile miss Murdstone fit entendre un rire sec et dédaigneux.

« Lorsque je vous ai expliqué le changement qui était survenu dans ma situation, monsieur, repris-je voulant changer le mot qui l’avait choqué, il y avait déjà, par ma faute, un secret entre miss Spenlow et moi. Depuis que ma position a changé, j’ai lutté, j’ai fait tout mon possible pour l’améliorer : je suis sûr d’y parvenir un jour. Voulez-vous me donner du temps ? Nous sommes si jeunes, elle et moi, monsieur…

– Vous avez raison, dit M. Spenlow en hochant plusieurs fois la tête et en fronçant le sourcil, vous êtes tous deux très-jeunes. Tout cela c’est des bêtises ; il faut que ça finisse ! Prenez ces lettres et jetez-les au feu. Rendez-moi les lettres de miss Spenlow, que je les jette au feu de mon côté. Et bien que nous devions, à l’avenir, nous borner à nous rencontrer ici ou à la Cour, il sera convenu que nous ne parlerons pas du passé. Voyons, monsieur Copperfield, vous ne manquez pas de raison, et vous voyez bien que c’est là la seule chose raisonnable à faire. »

Non, je ne pouvais pas être de cet avis. Je le regrettais beaucoup, mais il y avait une considération qui l’emportait sur la raison. L’amour passe avant tout, et j’aimais Dora à la folie, et Dora m’aimait. Je ne le dis pas tout à fait dans ces termes ; mais je le fis comprendre, et j’y étais bien résolu. Je ne m’inquiétais guère de savoir si je jouais en cela un rôle ridicule, mais je sais que j’étais bien résolu.

« très-bien, monsieur Copperfield, dit M. Spenlow, j’userai de mon influence auprès de ma fille. »

Miss Murdstone fit entendre un son expressif, une longue aspiration qui n’était ni un soupir ni un gémissement, mais qui tenait des deux, comme pour faire sentir à M. Spenlow que c’était par là qu’il aurait du commencer.

« J’userai de mon influence auprès de ma fille, dit M. Spenlow, enhardi par cette approbation. Refusez-vous de prendre ces lettres, monsieur Copperfield ? »

J’avais posé le paquet sur la table.

Oui, je le refusai. J’espérais qu’il voudrait bien m’excuser, mais il m’était impossible de recevoir ces lettres de la main de miss Murdstone.

« Ni des miennes ? dit M. Spenlow.

– Pas davantage, répondis-je avec le plus profond respect.

– À merveille ! » dit M. Spenlow.

Il y eut un moment de silence. Je ne savais si je devais rester ou m’en aller. À la fin, je me dirigeai tranquillement vers la porte, avec l’intention de lui dire que je croyais répondre à ses sentiments en me retirant. Il m’arrêta pour me dire d’un air sérieux et presque dévot, en enfonçant ses mains dans les poches de son paletot, et c’était bien tout au plus s’il pouvait les y faire entrer :

« Vous savez probablement, monsieur Copperfield, que je ne suis pas absolument dépourvu des biens de ce monde, et que ma fille est ma plus chère et ma plus proche parente ? »

Je lui répondis avec précipitation que j’espérais que, si un amour passionné m’avait fait commettre une erreur, il ne me supposait pas pour cela une âme avide et mercenaire.

« Ce n’est pas de cela que je parle, dit M. Spenlow. Il vaudrait mieux pour vous et pour nous tous, monsieur Copperfield, que vous fussiez un peu plus mercenaire, je veux dire que vous fussiez plus prudent, et moins facile à entraîner à ces folies de jeunesse ; mais, je vous le répète, à un tout autre point de vue, vous savez probablement que j’ai quelque fortune à laisser à ma fille ? »

Je répondis que je le supposais bien.

« Et vous ne pouvez pas croire qu’en présence des exemples qu’on voit ici tous les jours, dans cette Cour, de l’étrange négligence des hommes pour les arrangements testamentaires, car c’est peut-être le cas où l’on rencontre les plus étranges révélations de la légèreté humaine, vous ne pouvez pas croire que moi je n’aie pas fait mes dispositions ? »

J’inclinai la tête en signe d’assentiment.

« Je ne souffrirai pas, dit M. Spenlow en se balançant alternativement sur la pointe des pieds ou sur les talons, tandis qu’il hochait lentement la tête comme pour donner plus de poids à ses pieuses observations, je ne souffrirai pas que les dispositions que j’ai cru devoir prendre pour mon enfant soient en rien modifiées par une folie de jeunesse ; car c’est une vraie folie ; tranchons le mot, une sottise. Dans quelque temps, tout cela ne pèsera pas plus qu’une plume. Mais il serait possible, il se pourrait… que, si cette sottise n’était pas complètement abandonnée, je me visse obligé, dans un moment d’anxiété, à prendre mes précautions pour annuler les conséquences de quelque mariage imprudent. J’espère, monsieur Copperfield, que vous ne me forcerez pas à rouvrir, même pour un quart d’heure, cette page close dans le livre de la vie, et à déranger, même pour un quart d’heure, de graves affaires réglées depuis longtemps déjà. »

Il y avait dans toute sa manière une sérénité, une tranquillité, un calme qui me touchaient profondément Il était si paisible et si résigné, après avoir mis ordre à ses affaires, et réglé ses dispositions dernières comme un papier de musique, qu’on voyait bien qu’il ne pouvait y penser lui-même sans attendrissement. Je crois même en vérité avoir vu monter du fond de sa sensibilité, à cette pensée, quelques larmes involontaires dans ses yeux.

Mais qu’y faire ? je ne pouvais pas manquer à Dora et à mon propre cœur. Il me dit qu’il me donnait huit jours pour réfléchir. Pouvais-je répondre que je ne voulais pas y réfléchir pendant huit jours ? Mais aussi ne devais-je pas croire que toutes les semaines du monde ne changeraient rien à la violence de mon amour ?

« Vous ferez bien d’en causer avec miss Trotwood, ou avec quelque autre personne qui connaisse la vie, me dit M. Spenlow en redressant sa cravate. Prenez une semaine, monsieur Copperfield. »

Je me soumis et je me retirai, tout en donnant à ma physionomie l’expression d’un abattement désespéré qui ne pouvait changer en rien mon inébranlable constance. Les sourcils de miss Murdstone m’accompagnèrent jusqu’à la porte ; je dis ses sourcils plutôt que ses yeux, parce qu’ils tenaient beaucoup plus de place dans son visage. Elle avait exactement la même figure que jadis, lorsque, dans notre petit salon, à Blunderstone, je récitais mes leçons en sa présence. Avec un peu de bonne volonté, j’aurais pu croire par souvenir que le poids qui oppressait mon cœur, c’était encore cet abominable alphabet d’autrefois avec ses vignettes ovales, que je comparais dans mon enfance à des verres de lunettes.

Quand j’arrivai à mon bureau, je me cachai le visage dans mes mains, et là, devant mon pupitre, assis dans mon coin, sans apercevoir ni le vieux Tiffey ni mes autres camarades ; je me mis à réfléchir au tremblement de terre qui venait d’avoir lieu sous mes pieds ; et, dans l’amertume de mon âme, je maudissais Jip, et j’étais si inquiet de Dora que je me demande encore comment je ne pris pas mon chapeau pour me diriger comme un fou vers Norwood. L’idée qu’on la tourmentait, qu’on la faisait pleurer, et que je n’étais pas là pour la consoler, m’était devenue tellement odieuse que je me mis à écrire une lettre insensée à M. Spenlow, où je le conjurais de ne pas faire peser sur elle les conséquences de ma cruelle destinée. Je le suppliais d’épargner cette douce nature, de ne pas briser une fleur si fragile. Bref, si j’ai bonne mémoire, je lui parlais comme si, au lieu d’être le père de Dora, il avait été un ogre ou un croque-mitaine. Je la cachetai et je la posai sur son pupitre avant son retour. Quand il rentra, je le vis, par la porte de son cabinet, qui était entrebâillée, prendre ma lettre et l’ouvrir.

Il ne m’en parla pas dans la matinée ; mais le soir, avant de partir, il m’appela et me dit que je n’avais pas besoin de m’inquiéter du bonheur de sa fille. Il lui avait dit simplement que c’était une bêtise, et il ne comptait plus lui en reparler. Il se croyait un père indulgent (et il avait raison) : je n’avais donc nul besoin de m’inquiéter à ce sujet.

« Vous pourriez m’obliger, par votre folie ou votre obstination, monsieur Copperfield, ajouta-t-il, à éloigner pendant quelque temps ma fille de moi ; mais j’ai de vous une meilleure opinion. J’espère que dans quelques jours vous serez plus raisonnable. Quant à miss Murdstone, car j’avais parlé d’elle dans ma lettre, je respecte la vigilance de cette dame, et je lui en suis reconnaissant ; mais je lui ai expressément recommandé d’éviter ce sujet. La seule chose que je désire, monsieur Copperfield, c’est qu’il n’en soit plus question. Tout ce que vous avez à faire, c’est de l’oublier. »

Tout ce que j’avais à faire ! tout ! Dans un billet que j’écrivis à miss Mills, je relevai ce mot avec amertume. Tout ce que j’avais à faire, disais-je avec une sombre dérision, c’était d’oublier Dora ! C’était là tout ! ne semblait-il pas que ce ne fût rien ! Je suppliai miss Mills de me permettre de la voir ce soir-là même. Si miss Mills ne pouvait y consentir, je lui demandais de me recevoir en cachette dans la pièce de derrière, où on faisait la lessive. Je lui déclarai que ma raison chancelait sur sa base et qu’elle seule pouvait la remettre dans son assiette. Je finissais, dans mon égarement, par me dire à elle pour la vie, avec ma signature au bout ; et en relisant ma lettre avant de la confier à un commissionnaire, je ne pus pas m’empêcher moi-même de lui trouver beaucoup de rapport avec le style de M. Micawber.

Je l’envoyai pourtant. Le soir, je me dirigeai vers la rue de miss Mills, et je l’arpentai dans tous les sens jusqu’à ce que sa servante vint m’avertir, à la dérobée, de la suivre par un chemin détourné. J’ai eu depuis des raisons de croire qu’il n’y avait aucun motif de m’empêcher d’entrer par la grande porte, ni même d’être reçu dans le salon, si ce n’est que miss Mills aimait tout ce qui avait un air de mystère.

Une fois dans l’arrière-cuisine, je m’abandonnai à tout mon désespoir. Si j’étais venu là dans l’intention de me rendre ridicule, je suis bien sûr d’y avoir réussi. Miss Mills avait reçu de Dora un billet écrit à la hâte, où elle lui disait que tout était découvert. Elle ajoutait : « Oh ! venez me trouver, Julie, je vous en supplie ! » Mais miss Mills n’avait pas encore été la voir, dans la crainte que sa visite ne fût pas du goût des autorités supérieures ; nous étions tous comme des voyageurs égarés dans le désert du Sahara.

Miss Mills avait une prodigieuse volubilité, et elle s’y complaisait. Je ne pouvais m’empêcher de sentir, tandis qu’elle mêlait ses larmes aux miennes, que nos afflictions étaient pour elle une bonne occasion. Elle les choyait, je peux le dire, pour s’en faire du bien. Elle me faisait remarquer « qu’un abîme immense venait de s’ouvrir entre Dora et moi, et que l’amour pouvait seul le combler avec son arc-en-ciel. L’amour était fait pour souffrir dans ce bas monde : cela avait toujours été, et cela serait toujours. N’importe, reprenait-elle. Les cœurs ne se laissent pas enchaîner longtemps par ces toiles d’araignée : ils sauront bien les rompre, et l’amour sera vengé. »

Tout cela n’était pas très-consolant, mais miss Mills ne voulait pas encourager des espérances mensongères. Elle me renvoya bien plus malheureux que je n’étais en arrivant, ce qui ne m’empêcha pas de lui dire (et ce qu’il y a de plus fort, c’est que je le pensais) que je lui avais une profonde reconnaissance et que je voyais bien qu’elle était véritablement notre amie. Il fut résolu que le lendemain matin elle irait trouver Dora, et qu’elle inventerait quelque moyen de l’assurer, soit par un mot, soit par un regard, de toute mon affection et de mon désespoir. Nous nous séparâmes accablés de douleur ; comme miss Mills devait être satisfaite !

En arrivant chez ma tante, je lui confiai tout ; et, en dépit de ce qu’elle put me dire, je me couchai au désespoir. Je me levai au désespoir, et je sortis au désespoir. C’était le samedi matin, je me rendis immédiatement à mon bureau. Je fus surpris, en y arrivant, de voir les garçons de caisse devant la porte et causant entre eux ; quelques passants regardaient les fenêtres qui étaient toutes fermées. Je pressai le pas, et, surpris de ce que je voyais, j’entrai en toute hâte.

Les employés étaient à leur poste, mais personne ne travaillait. Le vieux Tiffey était assis, peut-être pour la première fois de sa vie, sur la chaise d’un de ses collègues, et il n’avait pas même accroché son chapeau.

« Quel affreux malheur, monsieur Copperfield ! me dit-il, au moment où j’entrais.

– Quoi donc ? m’écriai-je. Qu’est-ce qu’il y a ?

– Vous ne savez donc pas ? cria Tiffey, et tout le monde m’entoura.

– Non ! dis-je en les regardant tous l’un après l’autre.

– M. Spenlow, dit Tiffey.

– Eh bien ?

– Il est mort ! »

Je crus que la terre me croulait sous les pieds ; je chancelai, un des commis me soutint dans ses bras. On me fit asseoir, on dénoua ma cravate, on me donna un verre d’eau. Je n’ai aucune idée du temps que tout cela dura.

« Mort ? répétai-je.

– Il a dîné en ville hier, et il conduisait lui-même son phaéton, dit Tiffey. Il avait renvoyé son groom par la diligence, comme il faisait quelquefois, vous savez…

– Eh bien !

– Le phaéton est arrivé vide. Les chevaux se sont arrêtés à la porte de l’écurie. Le palfrenier est accouru avec une lanterne. Il n’y avait personne dans la voiture.

– Est-ce que les chevaux s’étaient emportés ?

– Ils n’avaient pas chaud, dit Tiffey en mettant ses lunettes, pas plus chaud, dit-on, qu’à l’ordinaire quand ils rentrent. Les guides étaient brisées, mais elles avaient évidemment traîné par terre. Toute la maison a été aussitôt sur pied ; trois domestiques ont parcouru la route qu’ils avaient suivie. On l’a retrouvé à un mille de la maison.

– À plus d’un mille, monsieur Tiffey, insinua un jeune employé.

– Croyez-vous ? Vous avez peut-être raison dit Tiffey, à plus d’un mille, pas loin de l’église : il était étendu, le visage contre terre ; une partie de son corps reposait sur la grande route, une autre sur la contre-allée. Personne ne sait s’il a eu une attaque qui l’a fait tomber de voiture, ou s’il en est descendu, parce qu’il se sentait indisposé ; on ne sait même pas s’il était tout à fait mort quand on l’a retrouvé : ce qu’il y a de sûr, c’est qu’il était parfaitement insensible. Peut-être respirait-il encore, mais il n’a pas prononcé une seule parole. On s’est procuré des médecins aussitôt qu’on a pu, mais tout a été inutile. »

Comment dépeindre ma situation d’esprit à cette nouvelle ! Tout le monde comprend assez mon trouble, en apprenant un tel événement, et si subit, dont la victime était précisément l’homme avec lequel je venais d’avoir une discussion. Ce vide soudain qu’il laissait dans sa chambre encore occupée la veille, où sa chaise et sa table avaient l’air de l’attendre : ces lignes tracées par lui de sa main et laissées sur son bureau comme les dernières traces du spectre disparu : l’impossibilité de le séparer dans notre pensée du lieu où nous étions, au point que, quand la porte s’ouvrait, on s’attendait à le voir entrer ; le silence morne et le désœuvrement de ses bureaux, l’insatiable avidité de nos gens à en parler et celle des gens du dehors qui ne faisaient qu’entrer et sortir toute la journée pour se gorger de quelques détails nouveaux : quel spectacle navrant ! Mais ce que je ne saurais décrire, c’est comment, dans les replis cachés de mon cœur, je ressentais une secrète jalousie de la mort même ; comment je lui reprochais de me refouler au second plan dans les pensées de Dora ; comment l’humeur injuste et tyrannique qui me possédait me rendait envieux même de son chagrin ; comment je souffrais de la pensée que d’autres pourraient la consoler, qu’elle pleurerait loin de moi ; enfin comment j’étais dominé par un désir avare et égoïste de la séparer du monde entier, à mon profit, pour être, moi seul, tout pour elle, dans ce moment si mal choisi pour ne songer qu’à moi.

Dans le trouble de cette situation d’esprit (j’espère que je ne suis pas le seul à l’avoir ressentie, et que d’autres pourront le comprendre), je me rendis le soir même à Norwood : j’appris par un domestique que miss Mills était arrivée ; je lui écrivis une lettre dont je fis mettre l’adresse par ma tante. Je déplorais de tout mon cœur la mort si inattendue de M. Spenlow, et en écrivant je versai des larmes. Je la suppliais de dire à Dora, si elle était en état de l’entendre, qu’il m’avait traité avec une bonté et une bienveillance infinies, et n’avait prononcé le nom de sa fille qu’avec la plus grande tendresse, sans l’ombre d’un reproche. Je sais bien que c’était encore pur égoïsme de ma part. C’était un moyen de faire parvenir mon nom jusqu’à elle ; mais je cherchais à me faire accroire que c’était un acte de justice envers sa mémoire. Et peut-être l’ai-je cru.

Ma tante reçut le lendemain quelques lignes en réponse ; l’adresse était pour elle ; mais la lettre était pour moi. Dora était accablée de douleur, et quand son amie lui avait demandé s’il fallait m’envoyer ses tendresses, elle s’était écriée en pleurant, car elle pleurait sans interruption : « Oh ! mon cher papa, mon pauvre papa ! » Mais elle n’avait pas dit non, ce qui me fit le plus grand plaisir.

M. Jorkins vint au bureau quelques jours après : il était resté à Norwood depuis l’événement. Tiffey et lui restèrent enfermés ensemble quelque temps, puis Tiffey ouvrit la porte, et me fit signe d’entrer.

« Oh ! dit M. Jorkins, monsieur Copperfield, nous allons, monsieur Tiffey et moi, examiner le pupitre, les tiroirs et tous les papiers du défunt, pour mettre les scellés sur ses papiers personnels, et chercher son testament. Nous n’en trouvons de trace nulle part. Soyez assez bon pour nous aider. »

J’étais, depuis l’événement, dans des transes mortelles pour savoir dans quelle situation se trouverait ma Dora, quel serait son tuteur, etc., etc., et la proposition de M. Jorkins me donnait l’occasion de dissiper mes doutes. Nous nous mîmes tout de suite à l’œuvre ; M. Jorkins ouvrait les pupitres et les tiroirs, et nous en sortions tous les papiers. Nous placions d’un côté tous ceux du bureau, de l’autre tous ceux qui étaient personnels au défunt, et ils n’étaient pas nombreux. Tout se passait avec la plus grande gravité ; et quand nous trouvions un cachet ou un porte-crayon, ou une bague, ou les autres menus objets à son usage personnel, nous baissions instinctivement la voix.

Nous avions déjà scellé plusieurs paquets, et nous continuions au milieu du silence et de la poussière, quand M. Jorkins me dit en se servant exactement des termes dans lesquels son associé, M. Spenlow, nous avait jadis parlé de lui :

« M. Spenlow n’était pas homme à se laisser facilement détourner des traditions et des sentiers battus. Vous le connaissiez. Eh bien ! je suis porté à croire qu’il n’avait pas fait de testament.

– Oh, je suis sûr du contraire ! » dis-je.

Tous deux s’arrêtèrent pour me regarder.

« Le jour où je l’ai vu pour la dernière fois, repris-je, il m’a dit qu’il avait fait un testament, et qu’il avait depuis longtemps mis ordre à ses affaires. »

M. Jorkins et le vieux Tiffey secouèrent la tête d’un commun accord.

« Cela ne promet rien de bon, dit Tiffey.

– Rien de bon du tout, dit M. Jorkins.

– Vous ne doutez pourtant pas ? repartis-je.

– Mon bon monsieur Copperfield, me dit Tiffey, et il posa la main sur mon bras, tout en fermant les yeux et en secouant la tête ; si vous aviez été aussi longtemps que moi dans cette étude, vous sauriez qu’il n’y a point de sujet sur lequel les hommes soient aussi imprévoyants, et pour lequel on doive moins les croire sur parole.

– Mais, en vérité, ce sont ses propres expressions ! répliquai-je avec instance.

– Voilà qui est décisif, reprit Tiffey. Mon opinion alors, c’est… qu’il n’y a pas de testament. »

Cela me parut d’abord la chose du monde la plus bizarre, mais le fait est qu’il n’y avait pas de testament. Les papiers ne fournissaient pas le moindre indice qu’il eût voulu jamais en faire un ; on ne trouva ni le moindre projet, ni le moindre mémorandum qui annonçât qu’il en eût jamais eu l’intention. Ce qui m’étonna presque autant, c’est que ses affaires étaient dans le plus grand désordre. On ne pouvait se rendre compte ni de ce qu’il devait, ni de ce qu’il avait payé, ni de ce qu’il possédait. Il était très-probable que, depuis des années, il ne s’en faisait pas lui-même la moindre idée. Peu à peu on découvrit que, poussé par le désir de briller parmi les procureurs des Doctors’-Commons, il avait dépensé plus que le revenu de son étude qui ne s’élevait pas bien haut, et qu’il avait fait une brèche importante à ses ressources personnelles qui probablement n’avaient jamais été bien considérables. On fit une vente de tout le mobilier de Norwood : on sous-loua la maison, et Tiffey me dit, sans savoir tout l’intérêt que je prenais à la chose, qu’une fois les dettes du défunt payées, et déduction faite de la part de ses associés dans l’étude, il ne donnerait pas de tout le reste mille livres sterling. Je n’appris tout cela qu’au bout de six semaines. J’avais été à la torture pendant tout ce temps-là, et j’étais sur le point de mettre un terme à mes jours, chaque fois que miss Mills m’apprenait que ma pauvre petite Dora ne répondait, lorsqu’on parlait de moi, qu’en s’écriant : « Oh, mon pauvre papa ! Oh, mon cher papa ! » Elle me dit aussi que Dora n’avait d’autres parents que deux tantes, sœurs de M. Spenlow, qui n’étaient pas mariées, et qui vivaient à Putney. Depuis longues années elles n’avaient que de rares communications avec leur frère. Ils n’avaient pourtant jamais eu rien ensemble ; mais M. Spenlow les ayant invitées seulement à prendre le thé, le jour du baptême de Dora, au lieu de les inviter au dîner, comme elles avaient la prétention d’en être, elles lui avaient répondu par écrit, que, « dans l’intérêt des deux parties, elles croyaient devoir rester chez elles. » Depuis ce jour leur frère et elles avaient vécu chacun de leur côté.

Ces deux dames sortirent pourtant de leur retraite, pour venir proposer à Dora d’aller demeurer avec elles à Putney. Dora se suspendit à leur cou, en pleurant et en souriant. « Oh oui, mes bonnes tantes ; je vous en prie, emmenez-moi à Putney, avec Julia Mills et Jip ! » Elles s’en retournèrent donc ensemble, peu de temps après l’enterrement.

Je ne sais comment je trouvai le temps d’aller rôder du côté de Putney, mais le fait est que, d’une manière ou de l’autre, je me faufilai très-souvent dans le voisinage. Miss Mills, pour mieux remplir tous les devoirs de l’amitié, tenait un journal de ce qui se passait chaque jour ; souvent elle venait me trouver, dans la campagne, pour me le lire, ou me le prêter, quand elle n’avait pas le temps de me le lire. Avec quel bonheur je parcourais les divers articles de ce registre consciencieux, dont voici un échantillon !

« Lundi. – Ma chère Dora est toujours très-abattue. – Violent mal de tête. – J’appelle son attention sur la beauté du poil de Jip. D. caresse J. – Associations d’idées qui ouvrent les écluses de la douleur. – Torrent de larmes. (Les larmes ne sont-elles pas la rosée du cœur ? J. M.)

« Mardi. – Dora faible et agitée. – Belle dans sa pâleur. (Même remarque à faire pour la lune. J. M.) D. J. M. et J. sortent en voiture. J. met le nez hors de la portière, il aboie violemment contre un balayeur. – Un léger sourire paraît sur les lèvres de D. – (Voilà bien les faibles anneaux dont se compose la chaîne de la vie ! J. M.)

« Mercredi. – D. gaie en comparaison des jours précédents. – Je lui ai chanté une mélodie touchante, Les cloches du soir, qui ne l’ont point calmée, bien au contraire. – D. émue au dernier point. – Je l’ai trouvée plus tard qui pleurait dans sa chambre ; je lui ai cité des vers où je la comparais à une jeune gazelle. – Résultat médiocre. – Fait allusion à l’image de la patience sur un tombeau. (Question. Pourquoi sur un tombeau ? J. M.)

« Jeudi. – D. mieux certainement. – Meilleure nuit. – Légère teinte rosée sur les joues. – Je me suis décidée à prononcer le nom de D. C. – Ce nom est encore insinué avec précaution, pendant la promenade. – D. immédiatement bouleversée. « Oh ! chère, chère Julia ! Oh ! j’ai été un enfant désobéissant ! » – Je l’apaise par mes caresses. – Je fais un tableau idéal de D. C. aux portes du tombeau. – D. de nouveau bouleversée. « Oh ! que faire ? que faire ? Emmenez-moi quelque part ! » – Grande alarme ! – Évanouissement de D. – Verre d’eau apporté d’un café. (Ressemblance poétique. Une enseigne bigarrée sur la porte du café. La vie humaine aussi est bigarrée. Hélas ! J. M.)

« Vendredi. – Jour plein d’événements. – Un homme se présente à la cuisine, porteur d’un sac bleu : il demande les brodequins qu’une dame a laissés pour qu’on les raccommode. La cuisinière répond qu’elle n’a pas reçu d’ordres. L’homme insiste. La cuisinière se retire pour demander ce qu’il en est ; elle laisse l’homme seul avec Jip. Au retour de la cuisinière, l’homme insiste encore, puis il se retire. J. a disparu ; D. est au désespoir. On fait avertir la police. L’homme a un gros nez, et les jambes en cerceau, comme les arches d’un pont. On cherche dans toutes les directions. Pas de J. – D. pleure amèrement ; elle est inconsolable. – Nouvelle allusion à une jeune gazelle, à propos, mais sans effet. – Vers le soir, un jeune garçon inconnu se présente. On le fait entrer au salon. Il a un gros nez, mais pas les jambes en cerceau. Il demande une guinée, pour un chien qu’il a trouvé. Il refuse de s’expliquer plus clairement. D. lui donne la guinée ; il emmène la cuisinière dans une petite maison, où elle trouva J. attaché au pied de la table. – Joie de D. qui danse tout autour de J. pendant qu’il mange son souper. – Enhardie par cet heureux changement, je parle de D. C. quand nous sommes au premier étage. D. se remet à sangloter. « Oh, non, non. C’est si mal de penser à autre chose qu’à mon papa ! » Elle embrasse J. et s’endort en pleurant. (D. C. ne doit-il pas se confier aux vastes ailes du temps ? J. M.) »

Miss Mills et son journal étaient alors ma seule consolation. Je n’avais d’autre ressource dans mon chagrin, que de la voir, elle qui venait de quitter Dora, de retrouver la lettre initiale du nom de Dora, à chaque ligne de ces pages pleines de sympathies, et d’augmenter encore par là ma douleur. Il me semblait que jusqu’alors j’avais vécu dans un château de cartes qui venait de s’écrouler, nous laissant miss Mills et moi au milieu des ruines ! Il me semblait qu’un affreux magicien avait entouré la divinité de mon cœur d’un cercle magique, que les ailes du temps, ces ailes qui transportent si loin tant de créatures humaines, pourraient seules m’aider à franchir.