David Copperfield.  Charles Dickens
Chapitre 59. Retour
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Je débarquai à Londres par une froide soirée d’automne. Il faisait sombre et il pleuvait ; en une minute, je vis plus de brouillard et de boue que je n’en avais vu pendant toute une année. J’allai à pied de la douane à Charing-Cross sans trouver de voiture. Quoiqu’on aime toujours à revoir d’anciennes connaissances, en retrouvant sur mon chemin les toits en saillie et les gouttières engorgées comme autrefois, je ne pouvais pas m’empêcher de regretter que mes vieilles connaissances ne fussent pas un peu plus propres.

J’ai souvent remarqué, et je suppose que tout le monde en a fait autant, qu’au moment où l’on quitte un lieu qui vous est familier, il semble que votre départ y donne le signal d’une foule de changements à vue. En regardant par la portière de la voiture, et en remarquant qu’une vieille maison de Fish-Street, qui depuis plus d’un siècle n’avait certainement jamais vu ni maçon, ni peintre, ni menuisier, avait été jetée par terre en mon absence, qu’une rue voisine, célèbre pour son insalubrité et ses incommodités de tout genre que leur antiquité avait rendues respectables, se trouvait assainie et élargie, je m’attendais presque à trouver que la cathédrale de Saint-Paul allait me paraître plus vieille encore qu’autrefois.

Je savais qu’il s’était opéré des changements dans la situation de plusieurs de mes amis. Ma tante était depuis longtemps retournée à Douvres, et Traddles avait commencé à se faire une petite clientèle peu de temps après mon départ. Il occupait à présent un petit appartement dans Grays’inn, et dans une de ses dernières lettres, il me disait qu’il n’était pas sans quelque espoir d’être prochainement uni à la meilleure fille de monde.

On m’attendait chez moi pour Noël, mais on ne se doutait pas que je dusse venir sitôt. J’avais pressé à dessein mon arrivée, afin d’avoir le plaisir de leur faire une surprise. Et pourtant j’avais l’injustice de sentir un frisson glacé, comme si j’étais désappointé de ne voir personne venir au-devant de moi et de rouler tout seul en silence à travers les rues assombries par le brouillard.

Cependant, les boutiques et leurs gais étalages me remirent un peu ; et lorsque j’arrivai à la porte du café de Grays’inn, j’avais repris de l’entrain. Au premier moment, cela me rappela cette époque de ma vie, bien différente pourtant, où j’étais descendu à la Croix d’Or, et les changements survenus depuis ce temps-là. C’était bien naturel.

« Savez-vous où demeure M. Traddles ? » demandai-je au garçon en me chauffant à la cheminée du café.

« Holborn-Court, monsieur, n° 2.

– M. Traddles commence à être connu parmi les avocats n’est-il pas vrai ?

– C’est probable, monsieur, mais je n’en sais rien.

Le garçon, qui était entre deux âges et assez maigre, se tourna vers un garçon d’un ordre supérieur, presque une autorité, un vieux serviteur robuste, puissant, avec un double menton, une culotte courte et des bas noirs ; il se leva de la place qu’il occupait au bout de la salle dans une espèce de banc de sacristain, où il était en compagnie d’une boîte de menue monnaie, d’un almanach des adresses, d’une liste des gens de loi et de quelques autres livres ou papiers.

« M. Traddles ? dit le garçon maigre, n° 2, dans la cour. »

Le vieillard majestueux lui fit signe de la main qu’il pouvait s’en aller et se tourna gravement vers moi.

« Je demandais, lui dis-je, si M. Traddles, qui demeure au n° 2, dans la cour, ne commence pas à se faire un nom parmi les avocats ?

– Je n’ai jamais entendu prononcer ce nom-là, dit le garçon, d’une riche voix de basse-taille. »

Je me sentis tout humilié pour Traddles.

« C’est sans doute un tout jeune homme ? dit l’imposant vieillard en fixant sur moi un regard sévère. Combien y a-t-il qu’il plaide à la cour ?

– Pas plus de trois ans, » répondis-je.

On ne devait pas s’attendre qu’un garçon qui m’avait tout l’air de résider dans le même coin du même café depuis quarante ans, s’arrêtât plus longtemps à un sujet aussi insignifiant. Il me demanda ce que je voulais pour mon dîner.

Je sentis que j’étais revenu en Angleterre, et réellement Traddles me fit de la peine. Il n’avait pas de chance. Je demandai timidement un peu de poisson et un biftek, et je me tins debout devant le feu, à méditer sur l’obscurité de mon pauvre ami.

Tout en suivant des yeux le garçon en chef, qui allait et venait, je ne pouvais m’empêcher de me dire que le jardin où s’était épanouie une fleur si prospère était pourtant d’une nature bien ingrate pour la produire. Tout y avait un air si roide, si antique, si cérémonieux, si solennel ! Je regardai, autour de la chambre, le parquet couvert de sable, probablement comme au temps où le garçon en chef était encore un petit garçon, si jamais il l’avait été, ce qui me paraissait très-invraisemblable : les tables luisantes, où je voyais mon image réfléchie jusqu’au fin fond de l’antique acajou ; les lampes bien frottées, qui n’avaient pas une seule tache ; les bons rideaux verts, avec leurs bâtons de cuivre poli, fermant bien soigneusement chaque compartiment séparé ; les deux grands feux de charbon bien allumés ; les carafes rangées dans le plus bel ordre, et remplies jusqu’au goulot, pour montrer qu’à la cave elles n’étaient pas embarrassées de trouver des tonneaux entiers de vieux vin de Porto première qualité. Et je me disais, en voyant tout cela, qu’en Angleterre la renommée, aussi bien qu’une place honorable au barreau, n’étaient pas faciles à prendre d’assaut. Je montai dans ma chambre pour changer, car mes vêtements étaient trempés ; et cette vaste pièce toute boisée (elle donnait sur l’arcade qui conduisait à Grays’inn), et ce lit paisible dans son immensité, flanqué de ses quatre piliers, à côté duquel se pavanait, dans sa gravité indomptable, une commode massive, semblaient de concert prophétiser un pauvre avenir à Traddles, comme à tous les jeunes audacieux qui voulaient aller trop vite. Je descendis me mettre à table, et tout, dans cet établissement, depuis l’ordre solennel du service jusqu’au silence qui y régnait… faute de convives, car la cour était encore en vacances, tout semblait condamner avec éloquence la folle présomption de Traddles, et lui prédire qu’il en avait encore pour une vingtaine d’années avant de gagner sa vie dans son état.

Je n’avais rien vu de semblable à l’étranger, depuis mon départ, et toutes mes espérances pour mon ami s’évanouirent. Le garçon en chef m’avait abandonné, pour se vouer au service d’un vieux monsieur revêtu de longues guêtres, auquel on servit un flacon particulier, de Porto qui sembla sortir de lui-même du fond de la cave, car il n’en avait même pas demandé. Le second garçon me dit à l’oreille que ce vieux gentleman était un homme d’affaires retiré qui demeurait dans le square ; qu’il avait une grande fortune qui passerait probablement après lui à la fille de sa blanchisseuse ; on disait aussi qu’il avait dans son bureau un service complet d’argenterie tout terni faute d’usage, quoique de mémoire d’homme on n’eût jamais vu chez lui qu’une cuiller et une fourchette dépareillées. Pour le coup, je regardai décidément Traddles comme perdu, et ne conservai plus pour lui la moindre espérance. Comme cela ne m’empêchait pas de désirer avec impatience de voir ce brave garçon, je dépêchai mon dîner, de manière à ne pas me faire honneur dans l’estime du chef de la valetaille, et je me dépêchai de sortir par la porte de derrière. J’arrivai bientôt au n° 2 dans la cour, et je lus une inscription destinée à informer qui de droit, que M. Traddles occupait un appartement au dernier étage. Je montai l’escalier, un vieil escalier délabré, faiblement éclairé, à chaque palier, par un quinquet fumeux dont la mèche, couronnée de champignons, se mourait tout doucement dans sa petite cage de verre crasseux.

Tout en trébuchant contre les marches, je crus entendre des éclats de rire : ce n’était pas un rire de procureur ou d’avocat, ni même celui d’un clerc d’avocat ou de procureur, mais de deux ou trois jeunes filles en gaieté. Mais en m’arrêtant pour prêter l’oreille, j’eus le malheur de mettre le pied dans un trou où l’honorable société de Gray’s-inn avait oublié de faire remettre une planche ; je fis du bruit en tombant, et quand je me relevai, les rires avaient cessé.

Je grimpai lentement, et avec plus de précaution, le reste de l’escalier ; mon cœur battait bien fort quand j’arrivai à la porte extérieure où on lisait le nom de M. Traddles : elle était ouverte. Je frappai, on entendit un grand tumulte à l’intérieur, mais ce fut tout. Je frappai encore.

Un petit bonhomme à l’air éveillé, moitié commis et moitié domestique, se présenta, tout hors d’haleine, mais en me regardant effrontément, comme pour me défier d’en apporter la preuve légale.

« M. Traddles est-il chez lui ?

– Oui, monsieur, mais il est occupé.

– Je désire le voir. »

Après m’avoir examiné encore un moment, le petit espiègle se décida à me laisser entrer, et, ouvrant la porte toute grande, il me conduisit d’abord dans un vestibule en miniature, puis dans un petit salon où je me trouvai en présence de mon vieil ami (également hors d’haleine) assis devant une table, le nez sur des papiers.

« Bon Dieu ! s’écria Traddles en levant les yeux vers moi : s’est Copperfield ! Et il se jeta dans mes bras, où je le tins longtemps enlacé.

– Tout va bien, mon cher Traddles ?

– Tout va bien, mon cher, mon bon Copperfield, et je n’ai que de bonnes nouvelles à vous donner. »

Nous pleurions de joie tous les deux.

« Mon cher ami, dit Traddles qui, dans sa satisfaction, s’ébouriffait les cheveux, quoique ce fût bien peu nécessaire, mon cher Copperfield, mon excellent ami, que j’avais perdu depuis si longtemps et que je retrouve enfin, comme je suis content de vous voir ! Comme vous êtes bruni ! Comme je suis content ! Ma parole d’honneur, mon bien-aimé Copperfield, je n’ai jamais été si joyeux ! non, jamais. »

De mon côté, je ne pouvais pas non plus exprimer mon émotion. J’étais hors d’état de dire un mot.

« Mon cher ami ! dit Traddles. Et vous êtes devenu si fameux ! Mon illustre Copperfield ! Bon Dieu ! mais d’où venez-vous, quand êtes-vous arrivé ? Qu’est-ce que vous étiez devenu ? »

Sans attendre une réponse à toutes ses questions, Traddles qui m’avait installé dans un grand fauteuil, près du feu, s’occupait d’une main à remuer vigoureusement les charbons, tandis que de l’autre il me tirait par ma cravate, la prenant sans doute pour ma redingote. Puis, sans prendre le temps de déposer les pincettes, il me serrait à grands bras, et je le serrais à grands bras, et nous riions tous deux, et nous nous essuyions les yeux : puis nous rasseyant, nous nous donnions des masses de poignées de main éternelles par-devant la cheminée.

« Quand on pense, dit Traddles, que vous étiez si près de votre retour, et que vous n’avez pas assisté à la cérémonie !

– Quelle cérémonie ? mon cher Traddles.

– Comment ! s’écria Traddles, en ouvrant les yeux comme autrefois. Vous n’avez donc pas reçu ma dernière lettre ?

– Certainement non, s’il y était question d’une cérémonie.

– Mais, mon cher Copperfield, dit Traddles, en passant ses doigts dans ses cheveux, pour les redresser sur sa tête avant de rabattre ses mains sur mes genoux, je suis marié !

– Marié ! lui dis-je, en poussant un cri de joie.

– Eh ! oui, Dieu merci ! dit Traddles, par la révérend Horace, avec Sophie, en Devonshire. Mais, mon cher ami, elle est là, derrière le rideau de la fenêtre. Regardez ! »

Et, à ma grande surprise, la meilleure fille du monde sortit, riant et rougissant à la fois, de sa cachette. Jamais vous n’avez vu mariée plus gaie, plus aimable, plus honnête, plus heureuse, plus charmante, et je ne pus m’empêcher de le lui dire sur-le-champ. Je l’embrassai, en ma qualité de vieille connaissance, et je leur souhaitai du fond du cœur toute sorte de prospérités.

« Mais, quelle délicieuse réunion ! dit Traddles. Comme vous êtes bruni, mon cher Copperfield ! mon Dieu ! mon Dieu ! que je suis donc heureux !

– Et moi ! lui dis-je.

– Et moi donc ! dit Sophie, riant et rougissant de plus belle.

– Nous sommes tous aussi heureux que possible, dit Traddles. Jusqu’à ces demoiselles qui sont heureuses ! Mais, à propos, je les oubliais !

– Vous les oubliiez ? dis-je.

– Oui, ces demoiselles, dit Traddles, les sœurs de Sophie. Elles demeurent avec nous. Elles sont venues voir Londres. Le fait est que… est-ce vous qui êtes tombé dans l’escalier, Copperfield ?

– Oui, vraiment, lui répondis-je en riant.

– Eh bien, quand vous êtes tombé dans l’escalier, j’étais à batifoler avec elles. Le fait est que nous jouions à cache-cache. Mais comme cela ne paraîtrait pas convenable à Westminster-Hall, et qu’il faut respecter le décorum de sa profession, devant les clients, elles ont bien vite décampé. Et maintenant, je suis sûr qu’elles nous écoutent, dit Traddles, en jetant un coup d’œil du côté de la porte de l’autre chambre.

– Je suis fâché, lui dis-je, en riant de nouveau, d’avoir été la cause d’une pareille débandade.

– Sur ma parole, reprit Traddles d’un ton ravi, vous ne diriez pas ça si vous les aviez vues se sauver, quand elles vous ont entendu frapper, et revenir au galop ramasser leurs peignes qu’elles avaient laissé tomber, et disparaître de nouveau, comme de petites folles. Mon amour, voulez-vous les appeler ? »

Sophie sortit en courant, et nous entendîmes rire aux éclats dans la pièce voisine.

« Quelle agréable musique, n’est-ce pas, mon cher Copperfield ? dit Traddles. C’est charmant à entendre ; il faut ça pour égayer ce vieil appartement. Pour un malheureux garçon qui a vécu seul toute sa vie, c’est délicieux, c’est charmant. Pauvres filles ! elles ont tant perdu en perdant Sophie !… car c’est bien, je vous assure, Copperfield, la meilleure fille ! Aussi, je suis charmé de les voir s’amuser. La société des jeunes filles est quelque chose de délicieux, Copperfield. Ce n’est pas précisément conforme au décorum de ma profession ; mais c’est égal, c’est délicieux. »

Je remarquai qu’il me disait tout cela avec un peu d’embarras : je compris que par bonté de cœur, il craignait de me faire de la peine, en me dépeignant trop vivement les joies du mariage, et je me hâtai de le rassurer en disant comme lui, avec une vivacité d’expression qui parut le charmer.

« Mais à dire vrai, reprit-il, nos arrangements domestiques, d’un bout à l’autre, ne sont pas trop d’accord avec ma profession, mon cher Copperfield. Même, le séjour de Sophie ici, ce n’est pas trop conforme au décorum de la profession, mais nous n’avons pas d’autre logement. Nous nous sommes embarqués sur un radeau, et nous sommes décidés à ne pas faire les difficiles. D’ailleurs Sophie est une si bonne ménagère ! Vous serez surpris de voir comme elle a casé ces demoiselles. C’est à peine si je le comprends moi-même.

– Combien donc en avez-vous ici ? demandai-je.

– L’aînée, la Beauté, est ici, me dit Traddles, à voix basse ; Caroline et Sarah aussi, vous savez, celle que je vous disais qui a quelque chose à l’épine dorsale : elle va infiniment mieux. Et puis après cela, les deux plus jeunes, que Sophie a élevées, sont aussi avec nous. Et Louisa donc, elle est ici !

– En vérité ! m’écriai-je.

– Oui, dit Traddles. Eh bien ! l’appartement n’a que trois chambres, mais Sophie a arrangé tout cela d’une façon vraiment merveilleuse, et elles sont toutes casées aussi commodément que possible. Trois dans cette chambre, dit Traddles, en m’indiquant une porte, et deux dans celle-là. »

Je ne pus m’empêcher de regarder autour de moi, pour chercher où pouvaient se loger M. et mistress Traddles. Traddles me comprit.

« Ma foi ! dit-il, comme je vous disais tout à l’heure, nous ne sommes pas difficiles ; la semaine dernière, nous avons improvisé un lit ici, sur le plancher. Mais il y a une petite chambre au-dessous du toit… une jolie petite chambre… quand une fois on y est arrivé. Sophie y a collé elle-même du papier pour me faire une surprise ; et c’est notre chambre à présent. C’est un charmant petit trou. On a de là une si belle vue !

« Et enfin, vous voilà marié, mon cher Traddles. Que je suis content !

– Merci, mon cher Copperfield, dit Traddles, en me donnant encore une poignée de main. Oui, je suis aussi heureux qu’on peut l’être. Voyez-vous votre vieille connaissance ! me dit-il en me montrant d’un air de triomphe le vase à fleurs, et voilà le guéridon à dessus de marbre. Tout notre mobilier est simple et commode. Quant à l’argenterie, mon Dieu ! nous n’avons pas même une petite cuiller !

– Eh bien ! vous en gagnerez, dis-je gaiement.

– C’est cela, répondit Traddles, on les gagnera. Nous avons comme de raison des espèces de petites cuillers pour remuer notre thé : mais c’est du métal anglais.

– L’argenterie n’en sera que plus brillante le jour où vous en aurez, lui dis-je.

– C’est justement ce que nous disons, s’écria Traddles. Voyez-vous, mon cher Copperfield, et il reprit de nouveau son ton confidentiel, quand j’ai eu plaidé dans le procès de Doe dem Gipes contre Wigzell, où j’ai bien réussi, je suis allé en Devonshire, pour avoir une conversation sérieuse avec le révérend Horace. J’ai appuyé sur ce fait que Sophie qui est, je vous assure, Copperfield, la meilleure fille du monde…

– J’en suis certain, dis-je.

– Ah ! vous avez bien raison, reprit Traddles. Mais je m’éloigne, ce me semble, de mon sujet. Je crois que je vous parlais du révérend Horace ?

– Vous me disiez que vous aviez appuyé sur le fait…

– Ah ! oui… sur le fait que nous étions fiancés depuis longtemps, Sophie et moi, et que Sophie, avec la permission de ses parents ne demandait pas mieux que de m’épouser… continua Traddles avec son franc et honnête sourire d’autrefois… sur le pied actuel, c’est-à-dire avec le métal anglais. J’ai donc proposé au révérend Horace de consentir à notre union. C’est un excellent pasteur, Copperfield, on devrait en faire un évêque, ou au moins lui donner de quoi vivre à son aise ; je lui demandai de consentir à nous unir si je pouvais seulement me voir à la tête de deux cent cinquante livres sterling dans l’année, avec l’espérance, pour l’année prochaine, de me faire encore quelque chose de plus, et de me meubler en sus un petit appartement. Comme vous voyez, je pris la liberté de lui représenter que nous avions attendu bien longtemps, et que d’aussi bons parents ne pouvaient pas s’opposer à l’établissement de leur fille, uniquement parce qu’elle leur était extrêmement utile, à la maison… Vous comprenez ?

– Certainement, ce ne serait pas juste.

– Je suis bien aise que vous soyez de mon avis, Copperfield, reprit Traddles, parce que, sans faire le moindre reproche au révérend Horace, je crois que les pères, les frères, etc., sont souvent égoïstes en pareil cas. Je lui ai fait aussi remarquer que je ne désirais rien tant au monde que d’être utile aussi à la famille, et que si je faisais mon chemin, et que, par malheur, il lui arrivât quelque chose… je parle du révérend Horace…

– Je vous comprends.

– Ou à mistress Crewler, je serais trop heureux de servir de père à leurs filles. Il m’a répondu d’une façon admirable et très-flatteuse pour moi, en me promettant d’obtenir le consentement de mistress Crewler. On a eu bien de la peine avec elle. Ça lui montait des jambes à la poitrine, et puis à la tête…

– Qu’est-ce qui lui montait comme ça ? demandai-je.

– Son chagrin, reprit Traddles d’un air sérieux. Tous ses sentiments font de même. Comme je vous l’ai déjà dit une fois, c’est une femme supérieure, mais elle a perdu l’usage de ses membres. Quand quelque chose la tracasse, ça la prend tout de suite par les jambes ; mais dans cette occasion, c’est monté à la poitrine, et puis à la tête, enfin cela lui est monté partout, de manière à compromettre le système entier de la manière la plus alarmante. Cependant, on est parvenu à la remettre à force de soins et d’attentions, et il y a eu hier six semaines que nous nous sommes mariés. Vous ne sauriez vous faire une idée, Copperfield, de tous les reproches que je me suis adressés en voyant la famille entière pleurer et se trouver mal dans tous les coins de la maison ! Mistress Crewler n’a pas pu se résoudre à me voir avant notre départ ; elle ne pouvait pas me pardonner de lui enlever son enfant, mais au fond c’est une si bonne femme ! elle s’y résigne maintenant. J’ai reçu d’elle, ce matin même, une charmante lettre.

– En un mot, mon cher ami, lui dis-je, vous êtes aussi heureux que vous méritez de l’être.

– Oh ! comme vous me flattez ! dit Traddles en riant. Mais le fait est que mon sort est digne d’envie. Je travaille beaucoup, et je lis du droit toute la journée. Je suis sur pied tous les jours dès cinq heures du matin, et je n’y pense seulement pas. Pendant la journée, je cache ces demoiselles à tous les yeux, et le soir, nous nous amusons tant et plus. Je vous assure que je suis désolé de les voir partir mardi, la veille de la Saint-Michel… Mais les voilà ! dit Traddles, coupant court à ses confidences pour me dire d’un ton de voix plus élevé : Monsieur Copperfield, miss Crewler, miss Sarah, miss Louisa, Margaret et Lucy ! »

C’était un vrai bouquet de roses : elles étaient si fraîches et si bien portantes, et toutes jolies ; miss Caroline était très-belle, mais il y avait dans le brillant regard de Sophie une expression si tendre, si gaie, si sereine, que j’étais sûr que mon ami ne s’était pas trompé dans son choix. Nous nous établîmes tous près du feu, tandis que le petit espiègle qui s’était probablement essoufflé à tirer des cartons les papiers pour les étaler sur la table, s’empressait maintenant de les enlever pour les remplacer par le thé ; puis il se retira en fermant la porte de toutes ses forces. Mistress Traddles, toujours tranquille et gaie, se mit à faire le thé et à surveiller les rôties qui grillaient dans un coin devant le feu.

Tout en se livrant à cette occupation, elle me dit qu’elle avait vu Agnès. « Tom l’avait menée dans le Kent pour leur voyage de noce, elle avait vu ma tante, qui se portait très-bien, ainsi qu’Agnès, et on n’avait parlé que de moi. Tom n’avait pas cessé de penser à moi, disait-elle, tout le temps de mon absence. » Tom était son autorité en toutes matières ; Tom était évidemment l’idole de sa vie, et il n’y avait pas de danger qu’il y eût une secousse capable d’ébranler cette idole-là sur son piédestal ; elle y avait trop de confiance ; elle lui avait de tout son cœur, prêté foi et hommage quand même.

La déférence que Traddles et elle témoignaient à la Beauté, me plaisait beaucoup. Je ne sais pas si je trouvais cela bien raisonnable, mais c’était encore un trait délicieux de leur caractère, en harmonie avec le reste. Je suis sûr que si Traddles se prenait parfois à regretter de n’avoir pu encore se procurer les petites cuillers d’argent, c’était seulement quand il passait une tasse de thé à la Beauté. Si sa douce petite femme était capable de se glorifier de quelque chose au monde, je suis convaincu que c’était uniquement d’être la sœur de la Beauté.

Je remarquai que les caprices de cette jeune personne étaient envisagés par Traddles et sa femme comme un titre légitime qu’elle tenait naturellement de ses avantages physiques. Si elle était née la reine de la ruche, et qu’ils fussent nés les abeilles ouvrières, je suis sûr qu’ils n’auraient pas reconnu avec plus de plaisir la supériorité de son rang.

Mais c’était surtout leur abnégation qui me charmait. Rien ne pouvait mieux faire leur éloge que l’orgueil avec lequel tous deux parlaient de leurs sœurs, et leur parfaite soumission à toutes les fantaisies de ces demoiselles. À chaque instant, on appelait Traddles pour le prier d’apporter ceci ou d’emporter cela : de monter une chose ou d’en descendre une autre, ou d’en aller chercher une troisième. Quant à Sophie, les autres ne pouvaient rien faire sans elle. Une des sœurs était décoiffée, et Sophie était la seule qui pût remettre ses cheveux en ordre. Quelqu’une avait oublié un air, et il n’y avait que Sophie qui pût la remettre sur la voie. On cherchait le nom d’un village du Devonshire, et il n’y avait que Sophie qui pût le savoir. S’il fallait écrire aux parents, on comptait sur Sophie pour trouver le temps d’écrire le matin avant le déjeuner. Quand l’une d’elles lâchait une maille dans son tricot, Sophie était en réquisition pour réparer l’erreur. C’étaient elles qui étaient maîtresses du logis ; Sophie et Traddles n’étaient-là que pour les servir. Je ne sais combien d’enfants Sophie avait pu soigner dans son temps, mais je crois qu’il n’y a jamais eu chanson d’enfant, en anglais, qu’elle ne sût sur le bout du doigt, et elle en chantait à la douzaine, l’une après l’autre, de la petite voix la plus claire du monde, au commandement de ses sœurs, qui voulaient avoir chacune la leur, sans oublier la Beauté, qui ne restait pas en arrière ; j’étais vraiment enchanté. Avec tout cela, au milieu de toutes leurs exigences, les sœurs avaient toutes le plus grand respect et la plus grande tendresse pour Sophie et son mari. Quand je me retirai, Traddles voulut m’accompagner jusqu’à l’hôtel, et je crois que jamais je n’avais vu une tête, surtout une tête surmontée d’une chevelure si obstinée, rouler entre tant de mains pour recevoir pareille averse de baisers. Bref, c’était une scène à laquelle je ne pus m’empêcher de penser avec plaisir longtemps après avoir dit bonsoir à Traddles. Je ne crois pas que la vue d’un millier de roses épanouies dans une mansarde du vieux bâtiment de Gray’s-inn eût jamais pu l’égayer autant. L’idée seule de toutes ces jeunes filles du Devonshire cachées au milieu de tous ces vieux jurisconsultes et dans ces graves études de procureurs, occupées à faire griller des rôties et à chanter tout le jour parmi les parchemins poudreux, la ficelle rouge, les vieux pains à cacheter, les bouteilles d’encre, le papier timbré, les baux et procès-verbaux, les assignations et les comptes de frais et fournitures ; c’était pour moi un rêve aussi amusant et aussi fantastique que si j’avais vu la fabuleuse famille du Sultan inscrite sur le tableau des avocats, avec l’oiseau qui parle, l’arbre qui chante et le fleuve qui roule des paillettes d’or, installés dans Gray’s-inn-Hall. Ce qu’il y a de sûr, c’est que lorsque j’eus quitté Traddles, et que je me retrouvai dans mon café, je ne songeais plus le moins du monde à plaindre mon vieux camarade. Je commençai à croire à ses succès futurs, en dépit de tous les garçons en chef du Royaume-Uni.

Assis au coin du feu, pour penser à lui à loisir, je tombai bientôt de ces réflexions consolantes et de ces douces images dans la contemplation vague du charbon flamboyant, dont les transformations capricieuses me représentaient fidèlement les vicissitudes qui avaient troublé ma vie. Depuis que j’avais quitté l’Angleterre, trois ans auparavant, je n’avais pas revu un feu de charbon, mais, que de fois, en observant les bûches qui tombaient en cendre blanchâtre, pour se mêler à la légère poussière du foyer, j’avais cru voir avec leur braise consumée s’évanouir mes espérances éteintes à tout jamais !

Maintenant, je me sentais capable de songer au passé gravement, mais sans amertume ; je pouvais contempler l’avenir avec courage. Je n’avais plus, à vrai dire, de foyer domestique. Je m’étais fait une sœur de celle à laquelle, peut-être, j’aurais pu inspirer un sentiment plus tendre. Un jour elle se marierait, d’autres auraient des droits sur son cœur, sans qu’elle sût jamais, en prenant de nouveaux liens, l’amour qui avait grandi dans mon âme. Il était juste que je payasse la peine de ma passion étourdie. Je récoltais ce que j’avais semé.

Je pensais à tout cela, et je me demandais si mon cœur était vraiment capable de supporter cette épreuve, si je pourrais me contenter auprès d’elle d’occuper la place qu’elle avait su se contenter d’occuper auprès de moi, quand tout à coup, j’aperçus sous mes yeux une figure qui semblait sortir tout exprès du feu que je contemplais, pour raviver mes plus anciens souvenirs.

Le petit docteur Chillip, dont les bons offices m’avaient rendu le service que l’on a vu dans le premier chapitre de ce récit, était assis à l’autre coin de la salle, lisant son journal. Il avait bien un peu souffert du progrès des ans, mais c’était un petit homme si doux, si calme, si paisible, qu’il n’y paraissait guère ; je me figurai qu’il n’avait pas dû changer depuis le jour où il était établi dans notre petit salon à attendre ma naissance.

M. Chillip avait quitté Blunderstone depuis cinq ou six ans, et je ne l’avais jamais revu depuis. Il était là à lire tout tranquillement son journal, la tête penchée d’un côté et un verre de vin chaud près de lui. Il y avait dans toute sa personne quelque chose de si conciliant, qu’il avait l’air de faire ses excuses au journal de prendre la liberté de le lire.

Je m’approchai de l’endroit où il était assis en lui disant :

« Comment cela va-t-il, monsieur Chillip ? »

Il parut fort troublé de cette interpellation inattendue de la part d’un étranger, et répondit lentement, selon son habitude :

« Je vous remercie, monsieur ; vous êtes bien bon. Merci, monsieur ; et vous, j’espère que vous allez bien ?

– Vous ne vous souvenez pas de moi ?

– Mais, monsieur, reprit M. Chillip en souriant de l’air le plus doux et en secouant la tête, j’ai quelque idée que j’ai vu votre figure quelque part, monsieur, mais je ne peux pas mettre la main sur votre nom, en vérité.

– Et cependant, vous m’avez connu longtemps avant que je me connusse moi-même, répondis-je.

– Vraiment, monsieur ? dit M. Chillip. Est-ce qu’il se pourrait que j’eusse eu l’honneur de présider à…

– Justement.

– Vraiment ? s’écria M. Chillip. Vous avez probablement pas mal changé depuis lors, monsieur ?

– Probablement.

– Alors, monsieur, continua M. Chillip, j’espère que vous m’excuserez si je suis forcé de vous prier de me dire votre nom ? »

En entendant mon nom, il fut très-ému. Il me serra la main, ce qui était pour lui un procédé violent, vu qu’en général il vous glissait timidement, à deux pouces environ de sa hanche, un doigt ou deux, et paraissait tout décontenancé lorsque quelqu’un lui faisait l’amitié de les serrer un peu fort. Même en ce moment, il fourra, bien vite, après, sa main dans la poche de sa redingote et parut tout rassuré de l’avoir mise en lieu de sûreté.

« En vérité ! monsieur, dit M. Chillip après m’avoir examiné, la tête toujours penchée du même côté. Quoi ! c’est monsieur Copperfield ? Eh bien, monsieur, je crois que je vous aurais reconnu, si j’avais pris la liberté de vous regarder de plus près. Vous ressemblez beaucoup à votre pauvre père, monsieur.

– Je n’ai jamais eu le bonheur de voir mon père, lui répondis-je.

– C’est vrai, monsieur, dit M. Chillip du ton le plus doux. Et c’est un grand malheur sous tous les rapports. Nous n’ignorons pas votre renommée dans ce petit coin du monde, monsieur, ajouta M. Chillip en secouant de nouveau tout doucement sa petite tête. Vous devez avoir là, monsieur (en se tapant sur le front), une grande excitation en jeu ; je suis sûr que vous trouvez ce genre d’occupation bien fatigant, n’est-ce pas ?

– Où demeurez-vous, maintenant ? lui dis-je en m’asseyant près de lui.

– Je me suis établi à quelques milles de Bury-Saint-Edmunds, dit M. Chillip. Mistress Chillip a hérité d’une petite terre dans les environs, d’après le testament de son père ; je m’y suis installé, et j’y fais assez bien mes affaires, comme vous serez bien aise de l’apprendre. Ma fille est une grande personne, monsieur, dit M. Chillip en secouant de nouveau sa petite tête ; sa mère a été obligée de défaire deux plis de sa robe la semaine dernière. Ce que c’est ! comme le temps passe ! »

Comme le petit homme portait à ses lèvres son verre vide, en faisant cette réflexion, je lui proposai de le faire remplir et d’en demander un pour moi, afin de lui tenir compagnie.

« C’est plus que je n’ai l’habitude d’en prendre, monsieur, reprit-il avec sa lenteur accoutumée, mais je ne puis me refuser le plaisir de votre conversation. Il me semble que ce n’est qu’hier que j’ai eu l’honneur de vous soigner pendant votre rougeole. Vous vous en êtes parfaitement tiré, monsieur. »

Je le remerciai de ce compliment, et je demandai deux verres de bichof, qu’on nous apporta bientôt.

« Quel excès ! dit M. Chillip ; mais comment résister à une fortune si extraordinaire ? Vous n’avez pas d’enfant, monsieur ? »

Je secouai la tête.

« Je savais que vous aviez fait une perte, il y a quelque temps, monsieur, dit M. Chillip. Je l’ai appris de la sœur de votre beau-père ; un caractère bien décidé, monsieur !

– Mais oui, fièrement décidé, répondis-je. Où l’avez-vous vue, monsieur Chillip ?

– Ne savez-vous pas, monsieur, reprit M. Chillip avec son plus affable sourire, que votre beau-père est redevenu mon proche voisin ?

– Je n’en savais rien.

– Mais oui vraiment, monsieur. Il a épousé une jeune personne de ce pays, qui avait une jolie petite fortune, la pauvre femme ! Mais votre tête ? monsieur. Ne trouvez-vous pas que votre genre de travail doit vous fatiguer beaucoup le cerveau ? reprit-il en me regardant d’un air d’admiration. »

Je ne répondis pas à cette question, et j’en revins aux Murdstone.

« Je savais qu’il s’était remarié. Est-ce que vous êtes le médecin de la maison ?

– Pas régulièrement. Mais ils m’ont fait appeler quelquefois, répondit-il. La bosse de la fermeté est terriblement développée chez M. Murdstone et chez sa sœur, monsieur ! »

Je répondis par un regard si expressif que M. Chillip, grâce à cet encouragement et au bichof tout ensemble, imprima à sa tête deux ou trois mouvements saccadés et répéta d’un air pensif :

« Ah ! mon Dieu ! ce temps-là est déjà bien loin de nous, monsieur Copperfield !

– Le frère et la sœur continuent leur manière de vivre ? lui dis-je.

– Ah ! monsieur, répondit M. Chillip, un médecin va beaucoup dans l’intérieur des familles, il ne doit, par conséquent, avoir des yeux ou des oreilles que pour ce qui concerne sa profession ; mais pourtant, je dois le dire, monsieur, ils sont très-sévères pour cette vie, comme pour l’autre.

– Oh ! l’autre saura bien se passer de leur concours, j’aime à le croire, répondis-je ; mais que font-ils de celle-ci ? »

M. Chillip secoua la tête, remua son bichof, et en but une petite gorgée.

« C’était une charmante femme, monsieur ! dit-il d’un ton de compassion.

– La nouvelle mistress Murdstone ?

– Charmante, monsieur, dit M. Chillip, aussi aimable que possible ! L’opinion de mistress Chillip, c’est qu’on lui a changé le caractère depuis son mariage, et qu’elle est à peu près folle de chagrin. Les dames, continua-t-il d’un rire craintif, les dames ont l’esprit d’observation, monsieur.

– Je suppose qu’ils ont voulu la soumettre et la rompre à leur détestable humeur. Que Dieu lui vienne en aide ! Et elle s’est donc laissé faire ?

– Mais, monsieur, il y a eu d’abord de violentes querelles, je puis vous l’assurer, dit M. Chillip, mais maintenant ce n’est plus que l’ombre d’elle-même. Oserais-je, monsieur, vous dire en confidence que, depuis que la sœur s’en est mêlée, ils ont réduit à eux deux la pauvre femme à un état voisin de l’imbécillité ? »

Je lui dis que je n’avais pas de peine à le croire.

« Je n’hésite pas à dire, continua M. Chillip, prenant une nouvelle gorgée de bichof pour se donner du courage, de vous à moi, monsieur, que sa mère en est morte. Leur tyrannie, leur humeur sombre, leurs persécutions ont rendu mistress Murdstone presque imbécile. Avant son mariage, monsieur, c’était une jeune femme qui avait beaucoup d’entrain ; ils l’ont abrutie avec leur austérité sinistre. Ils la suivent partout, plutôt comme des gardiens d’aliénés, que comme mari et belle-sœur. C’est ce que me disait mistress Chillip, pas plus tard que la semaine dernière. Et je vous assure, monsieur, que les dames ont l’esprit d’observation : mistress Chillip surtout.

– Et a-t-il toujours la prétention de donner à cette humeur lugubre, le nom… cela me coûte à dire… le nom de religion ?

– Patience, monsieur ; n’anticipons pas, dit M. Chillip, dont les paupières enluminées attestaient l’effet du stimulant inaccoutumé où il puisait tant de hardiesse. Une des remarques les plus frappantes de mistress Chillip, une remarque qui m’a électrisé, continua-t-il de son ton le plus lent, c’est que M. Murdstone met sa propre image sur un piédestal, et qu’il appelle ça la nature divine. Quand mistress Chillip m’a fait cette remarque, monsieur, j’ai manqué d’en tomber à la renverse : il ne s’en fallait pas de cela ! Oh ! oui ! les dames ont l’esprit d’observation, monsieur.

– D’observation intuitive ! lui dis-je, à sa grande satisfaction.

– Je sois bien heureux, monsieur, de vous voir corroborer mon opinion, reprit-il. Il ne m’arrive pas souvent, je vous assure, de me hasarder à en exprimer une en ce qui ne touche point à ma profession. M. Murdstone fait parfois des discours en public, et on dit… en un mot, monsieur, j’ai entendu dire à mistress Chillip, que plus il vient de tyranniser sa femme avec méchanceté, plus il se montre féroce dans sa doctrine religieuse.

– Je crois que mistress Chillip a parfaitement raison.

– Mistress Chillip va jusqu’à dire, continua le plus doux des hommes, encouragé par mon assentiment, que ce qu’ils appellent faussement leur religion n’est qu’un prétexte pour se livrer hardiment à toute leur mauvaise humeur et à leur arrogance. Et savez-vous, monsieur, continua-t-il en penchant doucement sa tête d’un côté, que je ne trouve dans le Nouveau Testament rien qui puisse autoriser M. et miss Murdstone à une pareille rigueur ?

– Ni moi non plus.

– En attendant, monsieur, dit M. Chillip, ils se font détester, et comme ils ne se gênent pas pour condamner au feu éternel, de leur autorité privée, quiconque les déteste, nous avons horriblement de damnés dans notre voisinage ! Cependant, comme le dit mistress Chillip, monsieur, ils en sont bien punis eux-mêmes et à toute heure : ils subissent le supplice de Prométhée, monsieur ; ils se dévorent le cœur, et, comme il ne vaut rien, ça ne doit pas être régalant. Mais maintenant, monsieur, parlons un peu de votre cerveau, si vous voulez bien me permettre d’y revenir. Ne l’exposez-vous pas souvent à un peu trop d’excitation, monsieur ? »

Dans l’état d’excitation où M. Chillip avait mis son propre cerveau par ses libations répétées, je n’eus pas beaucoup de peine à ramener son attention de ce sujet à ses propres affaires, dont il me parla, pendant une demi-heure, avec loquacité, me donnant à entendre, entre autres détails intimes, que, s’il était en ce moment même au café de Gray’s-inn, c’était pour déposer, devant une commission d’enquête, sur l’état d’un malade dont le cerveau s’était dérangé par suite de l’abus des liquides.

« Et je vous assure, monsieur, que dans ces occasions-là, je suis extrêmement agité. Je ne pourrais pas supporter d’être tracassé. Il n’en faudrait pas davantage pour me mettre hors des gonds. Savez-vous qu’il m’a fallu du temps pour me remettre des manières de cette dame si farouche, la nuit où vous êtes né, monsieur Copperfield ? »

Je lui dis que je partais justement le lendemain matin pour aller voir ma tante, ce terrible dragon dont il avait eu si grand’peur ; que, s’il la connaissait mieux, il saurait que c’était la plus affectueuse et la meilleure des femmes. La seule supposition qu’il put jamais la revoir parut le terrifier. Il répondit, avec un pâle sourire : » Vraiment, monsieur ? vraiment ? » et demanda presque immédiatement un bougeoir pour aller se coucher, comme s’il ne se sentait pas en sûreté partout ailleurs, il ne chancelait pas précisément en montant l’escalier, mais je crois que son pouls, généralement si calme, devait avoir ce soir-là deux ou trois pulsations de plus encore à la minute que le jour où ma tante, dans le paroxysme de son désappointement, lui avait jeté son chapeau à la tête.

À minuit, j’allai aussi me coucher, extrêmement fatigué ; le lendemain je pris la diligence de Douvres.

J’arrivai sain et sauf dans le vieux salon de ma tante où je tombai comme la foudre pendant qu’elle prenait le thé (à propos elle s’était mise à porter des lunettes), et je fus reçu à bras ouverts, avec des larmes de joie par elle, par M. Dick, et par ma chère vieille Peggotty, maintenant femme de charge dans la maison. Lorsque nous pûmes causer un peu tranquillement, je racontai à ma tante mon entrevue avec M. Chillip, et la terreur qu’elle lui inspirait encore aujourd’hui, ce qui la divertit extrêmement. Peggotty et elle se mirent à en dire long sur le second mari de ma mère, et « cet assassin femelle qu’il appelle sa sœur, » car je crois qu’il n’y a au monde ni arrêt de parlement, ni pénalité judiciaire qui eût pu décider ma tante à donner à cette femme un nom de baptême, ou de famille, ou de n’importe quoi.