L'Île au trésor.  Robert Louis Stevenson
Chapitre 13. Où commence mon aventure à terre
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Quand je montai sur le pont, le lendemain matin, l’île se présentait sous un aspect tout nouveau. La brise était complètement tombée, mais nous avions fait beaucoup de chemin durant la nuit, et à cette heure le calme plat nous retenait à un demi-mille environ dans le sud-est de la basse côte orientale. Sur presque toute sa superficie s’étendaient des bois aux tons grisâtres. Cette teinte uniforme était interrompue par des bandes de sable jaune garnissant les creux du terrain, et par quantité d’arbres élevés, de la famille des pins, qui dominaient les autres, soit isolément soit par bouquets ; mais le coloris général était terne et mélancolique. Les montagnes dressaient par-dessus cette végétation leurs pitons de roc dénudé. Toutes étaient de forme bizarre, et la Longue-Vue, de trois ou quatre cents pieds la plus haute de l’île, offrait également l’aspect le plus bizarre, s’élançant à pic de tous côtés, et tronquée net au sommet comme un piédestal qui attend sa statue.

L’Hispaniola roulait bord sur bord dans la houle de l’océan. Les poulies grinçaient, le gouvernail battait, et le navire entier craquait, grondait et frémissait comme une manufacture. Je devais me tenir ferme au galhauban, et tout tournait vertigineusement sous mes yeux, car, si j’étais assez bon marin lorsqu’on faisait route, rester ainsi à danser sur place comme une bouteille vide, est une chose que je n’ai jamais pu supporter sans quelque nausée, en particulier le matin, et à jeun.

Cela en fut-il cause, ou bien l’aspect mélancolique de l’île, avec ses bois grisâtres, ses farouches arêtes de pierre, et le ressac qui devant nous rejaillissait avec un bruit de tonnerre contre le rivage abrupt ? En tout cas, malgré le soleil éclatant et chaud, malgré les cris des oiseaux de mer qui péchaient alentour de nous, et bien qu’on dût être fort aise d’aller à terre après une aussi longue navigation, j’avais, comme on dit, le cœur retourné, et dès ce premier coup d’œil je pris en grippe à tout jamais l’île au trésor.

Nous avions en perspective une matinée de travail ardu, car il n’y avait pas trace de vent, il fallait mettre à la mer les canots et remorquer le navire l’espace de trois ou quatre milles, pour doubler la pointe de l’île et l’amener par un étroit chenal au mouillage situé derrière l’îlot du Squelette. Je pris passage dans l’une des embarcations, où je n’avais d’ailleurs rien à faire. La chaleur était étouffante et les hommes pestaient furieusement contre leur besogne. Anderson commandait mon canot, et au lieu de rappeler à l’ordre son équipage, il protestait plus fort que les autres.

– Bah ! lança-t-il avec un juron, ce n’est pas pour toujours.

Je vis là un très mauvais signe ; jusqu’à ce jour, les hommes avaient accompli leur travail avec entrain et bonne humeur, mais il avait suffi de la vue de l’île pour relâcher les liens de la discipline.

Durant tout le trajet, Long John se tint près de la barre et pilota le navire. Il connaissait la passe comme sa poche, et bien que le timonier, en sondant, trouvât partout plus d’eau que n’en indiquait la carte, John n’hésita pas une seule fois.

– Il y a une chasse violente lors du reflux, dit-il, et c’est comme si cette passe avait été creusée à la bêche.

Nous mouillâmes juste à l’endroit indiqué sur la carte, à environ un tiers de mille de chaque rive, la terre d’un côté et l’îlot du Squelette de l’autre. Le fond était de sable fin. Le plongeon de notre ancre fit s’élever du bois une nuée tourbillonnante d’oiseaux criards ; mais en moins d’une minute ils se posèrent de nouveau et tout redevint silencieux.

La rade était entièrement abritée par les terres et entourée de bois dont les arbres descendaient jusqu’à la limite des hautes eaux ; les côtes en général étaient plates, et les cimes des montagnes formaient à la ronde une sorte d’amphithéâtre lointain. Deux petites rivières, ou plutôt deux marigots, se déversaient dans ce qu’on pourrait appeler un étang ; et le feuillage sur cette partie de la côte avait une sorte d’éclat vénéneux. Du navire, impossible de voir le fortin ni son enclos, car ils étaient complètement enfouis dans la verdure ; et sans la carte étalée sur le capot, nous aurions pu nous croire les premiers à jeter l’ancre en ce lieu depuis que l’île était sortie des flots.

Il n’y avait pas un souffle d’air, ni d’autres bruits que celui du ressac tonnant à un demi-mille de là, le long des plages et contre les récifs extérieurs. Un relent caractéristique de végétaux détrempés et de troncs d’arbres pourrissants stagnait sur le mouillage. Je vis le docteur renifler longuement, comme on flaire un œuf gâté.

– Je ne sais rien du trésor, dit-il, mais je gagerais ma perruque qu’il y a de la fièvre par ici.

Si la conduite des hommes avait été alarmante dans le canot, elle devint réellement menaçante quand ils furent remontés à bord. Ils se tenaient groupés sur le pont, à murmurer entre eux. Les moindres ordres étaient accueillis par un regard noir, et exécutés à regret et avec négligence. Les matelots honnêtes eux-mêmes semblaient subir la contagion, car il n’y avait pas un homme à bord qui réprimandât les autres. La mutinerie, c’était clair, nous menaçait comme une nuée d’orage.

Et nous n’étions pas les seuls, nous autres du parti de la cabine, à comprendre le danger. Long John s’évertuait, allant de groupe en groupe, et se répandait en bons avis. Personne n’eût pu donner meilleur exemple. Il se surpassait en obligeance et en politesse ; il prodiguait les sourires à chacun. Donnait-on un ordre, John arrivait à l’instant sur sa béquille, avec le plus jovial : « Bien, monsieur ! » et quand il n’y avait rien d’autre à faire, il entonnait chanson sur chanson, comme pour dissimuler le mécontentement général.

De tous les fâcheux détails de cette fâcheuse après-midi, l’évidente anxiété de Long John apparaissait le pire.

On tint conseil dans la cabine.

– Monsieur, dit le capitaine au chevalier, si je risque encore un ordre, tout l’équipage nous saute dessus, du coup. Oui, monsieur, nous en sommes là. Supposez qu’on me réponde grossièrement. Si je relève la chose, les anspects entrent en danse aussitôt ; si je ne dis rien, Silver sent qu’il y a quelque chose là-dessous, et la partie est perdue. Pour maintenant, nous n’avons qu’un seul homme à qui nous fier.

– Et qui donc ? interrogea le chevalier.

– Silver, monsieur : il est aussi désireux que vous et moi d’apaiser les choses. Ceci n’est qu’un accès d’humeur ; il le leur ferait vite passer s’il en avait l’occasion, et ce que je propose est de la lui fournir. Accordons aux hommes une après-midi à terre. S’ils y vont tous, eh bien ! le navire est à nous. Si personne n’y va, alors nous tenons la cabine, et Dieu défendra le bon droit. Si quelques-uns seulement y vont, notez mes paroles, monsieur, Silver les ramènera à bord doux comme des agneaux.

Il en fut décidé ainsi ; on distribua des pistolets chargés à tous les hommes sûrs ; on mit dans la confidence Humer, Joyce et Redruth, et ils accueillirent les nouvelles avec moins de surprise et avec plus de confiance que nous ne l’avions attendu ; après quoi le capitaine monta sur le pont et harangua l’équipage.

– Garçons, dit-il, la journée a été chaude, et nous sommes tous fatigués et pas dans notre assiette. Une promenade à terre ne fera de mal à personne. Les embarcations sont encore à l’eau : prenez les yoles, et que tous ceux qui le désirent s’en aillent à terre pour l’après-midi. Je ferai tirer un coup de canon une demi-heure avant le coucher du soleil.

Ces imbéciles se figuraient sans doute qu’ils allaient se casser le nez sur le trésor aussitôt débarqués. Leur maussaderie se dissipa en un instant, et ils poussèrent un vivat qui réveilla au loin l’écho d’une montagne et fit de nouveau partir une volée d’oiseaux criards à l’entour du mouillage.

Le capitaine était trop fin pour rester auprès d’eux. Laissant à Silver le soin d’arranger l’expédition, il disparut tout aussitôt, et je crois que cela valait mieux. Fût-il demeuré sur le pont, il ne pouvait prétendre davantage ignorer la situation. Elle était claire comme le jour. Silver était le vrai capitaine, et il avait à lui un équipage en pleine révolte. Les matelots honnêtes – et nous acquîmes bientôt la preuve qu’il en restait à bord – étaient à coup sûr des êtres bien stupides. Ou plutôt, voici, je crois, la vérité : l’exemple des meneurs avait démoralisé tous les hommes, mais à des degrés divers, et quelques-uns, braves gens au fond, refusaient de se laisser entraîner plus loin. On peut être fainéant et poltron, mais de là à s’emparer d’un navire et à massacrer un tas d’innocents, il y a de l’intervalle.

L’expédition, cependant, fut organisée. Six matelots devaient rester à bord, et les treize autres, y inclus Silver, commencèrent d’embarquer.

Ce fut alors que me passa par la tête la première des folles idées qui contribuèrent tellement à nous sauver la vie. Puisque Silver laissait six hommes, il était clair que notre parti ne pouvait s’emparer du navire ; et puisqu’il n’en restait que six, il était également clair que ceux de la cabine n’avaient pas un besoin immédiat de ma présence. Il me prit tout à coup la fantaisie d’aller à terre. En un clin d’œil, je m’esquivai par-dessus bord et me blottis à l’avant du canot le plus proche, qui démarra presque aussitôt.

Personne ne fit attention à moi, sauf l’aviron de proue, qui me dit :

– C’est toi Jim ? Baisse la tête.

Mais Silver, dans l’autre canot, tourna vivement la tête et nous héla pour savoir si c’était moi. Dès cet instant, je commençai à regretter ce que j’avais fait.

Les équipes luttèrent de vitesse pour gagner la côte ; mais l’embarcation qui me portait, ayant quelque avance et étant à la fois la plus légère et la mieux manœuvrée, dépassa de loin sa concurrente. Et l’avant du canot s’étant enfoncé parmi les arbres du rivage, j’avais saisi une branche, sauté dehors et plongé dans le plus proche fourré, que Silver et les autres étaient encore à cinquante toises en arrière.

– Jim ! Jim ! l’entendis-je appeler.

Mais vous pensez bien que je ne m’en occupai pas. Sautant, me baissant et me frayant passage, je courus droit devant moi jusqu’au moment où la fatigue me contraignit de m’arrêter.