L'Île au trésor.  Robert Louis Stevenson
Chapitre 20. L’ambassade de Silver
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En effet, juste au-delà du retranchement, il y avait deux hommes : l’un agitait une étoffe blanche, l’autre, rien moins que Silver lui-même, se tenait paisiblement à son côté.

Il était encore très tôt, et il faisait ce matin-là plus froid que je ne l’ai jamais éprouvé dans ce voyage. On frissonnait, transi jusqu’aux moelles. Le ciel s’étalait clair et sans nuage, et le soleil rosissait les cimes des arbres. Mais l’endroit où se trouvait Silver et son acolyte était encore dans l’ombre, et ils enfonçaient jusqu’aux genoux dans un brouillard épais et blanc qui était monté du marigot pendant la nuit. Ce froid et ce brouillard pris ensemble donnaient de l’île une piètre opinion. C’était évidemment un endroit humide, fiévreux et malsain.

– Restez à l’intérieur, mes amis, ordonna le capitaine. Dix contre un que c’est une ruse !

Puis, hélant le flibustier :

– Qui vive ? Halte-là, ou l’on fait feu !

– Pavillon parlementaire ! cria Silver.

Le capitaine était sous le vestibule, se défilant soigneusement, par crainte d’une balle tirée en traîtrise. Il s’adressa à nous :

– La bordée du docteur, à veiller ! Docteur Livesey, prenez le côté nord, s’il vous plaît ; Jim, l’est ; Gray, l’ouest. L’autre bordée, tout le monde à charger les mousquets. Vivement, les hommes, et méfiez-vous.

Puis, derechef aux mutins :

– Et qu’est-ce que vous voulez, avec votre pavillon parlementaire ?

Cette fois, ce fut l’autre individu qui répondit :

– C’est le capitaine Silver, monsieur, qui vient vous faire des propositions.

– Le capitaine Silver ? Connais pas ! Qui est-ce ? s’écria le capitaine.

Et nous l’entendîmes ajouter à part lui : « Capitaine ? ah bah ! Ma parole, en voilà de l’avancement ! »

Long John répliqua lui-même :

– C’est moi, monsieur. Ces pauves gars m’ont choisi comme capitaine, monsieur, après votre désertion. (Et il appuya fortement sur le mot.) Nous sommes prêts à nous soumettre sans barguigner, si nous pouvons en venir à un accord avec vous. Tout ce que je vous demande, capitaine Smollett, c’est votre parole de me laisser sortir sain et sauf de cette palanque et de me donner une minute pour me mettre hors de portée, avant d’ouvrir le feu.

– Mon garçon, dit le capitaine Smollett, je n’ai pas la moindre envie de causer avec vous. Si vous désirez me parler, vous pouvez venir, voilà tout. S’il y a quelque traîtrise, elle viendra de votre côté, et que le Seigneur vous en préserve.

– Cela me suffit, capitaine, lança gaiement Long John. Un mot de vous me suffit. Je sais reconnaître un galant homme, vous pouvez en être sûr.

Nous vîmes l’individu au drapeau blanc tenter de retenir Silver. Et cela se comprenait, vu la réponse cavalière faite par le capitaine. Mais Silver lui éclata de rire au nez et lui donna une claque dans le dos, comme s’il eût été absurde de s’alarmer. Puis il s’approcha de la palissade, jeta sa béquille par-dessus, lança une jambe en l’air, et à force de vigueur et d’adresse, réussit à escalader le retranchement et à retomber sans accident de l’autre côté.

Je dois avouer que j’étais beaucoup trop occupé de ce qui se passait pour être de la moindre utilité comme sentinelle. En effet, j’avais déjà abandonné ma meurtrière de l’est, pour me glisser derrière le capitaine. Il s’était assis sur le seuil, les coudes aux genoux, la tête entre les mains, et les yeux fixés sur l’eau qui gargouillait parmi le sable au sortir du vieux chaudron de fer. Il sifflait entre ses dents : « Venez, filles et garçons. »

Silver eut une peine effroyable à parvenir au haut du monticule. Grâce à la roideur de la pente, aux multiples souches d’arbres et au sable mou, il était aussi empêtré avec sa béquille qu’un bateau par vent debout. Mais il s’acharna muettement, comme un brave, et arriva enfin devant le capitaine, qu’il salua de la plus noble façon. Il s’était paré de son mieux : un habit bleu démesuré, surchargé de boutons de cuivre, lui pendait jusqu’aux genoux, et un chapeau superbement galonné se campait sur son occiput.

– Vous voilà, mon garçon, lui dit le capitaine en relevant la tête. Je vous conseille de vous asseoir.

– N’allez-vous pas me laisser entrer, capitaine ? réclama Long John. Il fait bien froid ce matin, monsieur, pour s’asseoir dehors sur le sable.

– Eh ! Silver, répondit le capitaine, si vous aviez consenti à rester un honnête homme, vous seriez maintenant assis dans votre cuisine. C’est votre faute. Vous êtes, ou bien le coq de mon navire – et vous n’aviez pas à vous plaindre – ou bien le capitaine Silver, un vulgaire mutin, un pirate, et dans ce cas, vous pouvez aller vous faire pendre !

– Bien, bien, capitaine, répondit le maître coq, en s’asseyant sur le sable comme on l’y invitait, vous me donnerez un coup de main pour me relever, voilà tout. Un bien joli endroit que vous avez choisi là. Tiens, voici Jim ! Je te souhaite bien le bonjour, Jim. Docteur, je vous présente mes respects. Allons, vous êtes tous réunis comme une heureuse famille, pour ainsi m’exprimer…

– Si vous avez quelque chose à dire, mon garçon, je vous conseille de parler, interrompit le capitaine.

– Vous avez raison, capitaine Smollett. Le devoir avant tout, pour sûr. Eh bien, dites donc, vous nous avez joué un bon tour la nuit dernière. Je ne le nie pas, c’était un bon tour. Certains d’entre vous sont joliment habiles à manier l’anspect. Et je ne nie pas non plus que plusieurs de mes gens en ont été un peu ébranlés… voire tous l’ont été ; voire je l’ai été moi-même, et c’est peut-être pour cela que je suis venu ici offrir des conditions. Mais faites attention, capitaine, ça ne prendrait pas deux fois, cré tonnerre ! Nous allons monter la garde, et mollir d’un quart ou deux sur le chapitre du rhum. Vous pensez peut-être que nous étions tous complètement gris. Mais je puis vous affirmer que, moi, je n’avais pas bu ; seulement, j’étais crevé de fatigue ; et si je m’étais réveillé une seconde plus tôt, je vous attrapais sur le fait. Il n’était pas mort quand je suis arrivé auprès de lui, non, pas encore.

– Après ! fit le capitaine Smollett, aussi impassible que jamais.

Tout ce que Silver venait de lui dire était pour lui de l’hébreu, mais on ne l’aurait jamais cru à son intonation. Quant à moi, je commençais à deviner. Les derniers mots de Ben Gunn me revinrent à la mémoire. Je compris qu’il avait rendu visite aux flibustiers pendant qu’ils gisaient tous ivres morts autour de leur feu, et je me réjouis de calculer qu’il ne nous restait plus que quatorze ennemis à combattre.

– Eh bien, voici, dit Silver. Nous voulons ce trésor, et nous l’aurons : voilà notre point de vue. Vous désirez tout autant sauver vos existences, je suppose : voilà le vôtre. Vous avez une carte, pas vrai ?

– C’est bien possible, répliqua le capitaine.

– Oh ! si fait, vous en avez une, je le sais… Ce n’est pas la peine d’être si raide avec les gens, cela n’a rien à voir avec le service, croyez-moi… Ce que je veux dire, c’est qu’il nous faut votre carte. Mais je ne vous veux pas de mal, pour ma part…

– Ça ne prend pas avec moi, mon garçon, interrompit le capitaine. Nous connaissons exactement vos intentions, et peu nous importe, car désormais, sachez-le, vous ne pouvez plus les réaliser.

Et, le regardant avec placidité, le capitaine se mit à bourrer une pipe.

– Si Abraham Gray… commença Silver.

– Assez ! cria M. Smollett. Gray ne m’a rien raconté, et je ne lui ai rien demandé ; et qui plus est, je préférerais vous voir, vous et lui et toute cette île, sauter en l’air et retomber en mille morceaux. Voilà ce que vous devez savoir, mon garçon, à ce sujet.

Cette petite bouffée d’humeur eut pour résultat de calmer Silver. Son début d’irritation tomba, et il se ressaisit :

– Ça se peut ben, dit-il. Je n’ai pas à déterminer ce que les gens comme il faut peuvent juger correct ou non, suivant le cas. Et puisque vous vous apprêtez à fumer une pipe, capitaine, je prendrai la liberté d’en faire autant.

Il bourra sa pipe et l’alluma. Pendant un bon moment, les deux hommes restèrent à fumer sans mot dire, tantôt se regardant comme des chiens de faïence, tantôt renforçant leur tabac, tantôt se penchant pour cracher. On se serait cru au spectacle.

– Maintenant, reprit Silver, voici. Vous nous donnez la carte pour nous permettre de trouver le trésor, et vous cessez de canarder les pauvres matelots et de leur casser la tête pendant leur sommeil. Faites cela, et nous vous donnons à choisir… Ou bien vous venez à bord avec nous, une fois le trésor embarqué, et alors je prends l’engagement, sur ma parole d’honneur, de vous déposer à terre quelque part sains et saufs. Ou, si cela n’est pas de votre goût, vu que plusieurs de mes hommes sont un peu brutaux et ont de vieilles rancunes à cause des punitions, alors vous pouvez rester ici. Nous partagerons les provisions avec vous, à parts égales ; et je prends l’engagement, comme ci-devant, d’avertir le premier bateau que je rencontrerai et de l’envoyer ici vous prendre. Voilà qui est parler, vous le reconnaîtrez. De meilleure proposition, vous ne pouviez pas en attendre, c’est impossible. Et j’espère (il éleva la voix) que tous les matelots présents dans ce blockhaus réfléchiront à mes paroles, car ce que je dis pour l’un, je le dis pour tous.

Le capitaine Smollett se leva de sa place, et, d’un coup sec sur la paume de sa main gauche, vida le culot de sa pipe.

– Est-ce tout ? demanda-t-il.

– C’est mon tout dernier mot, cré tonnerre ! répondit John. Refusez cela, et vous n’aurez plus de moi que des balles de mousquet.

– Très bien, dit le capitaine. À mon tour de parler. Si vous venez ici un par un, désarmés, je m’engage à vous flanquer tous aux fers, et à vous ramener en Angleterre où vous serez jugés dans les formes. Si vous refusez, sachez que je m’appelle Alexandre Smollett, que j’ai hissé les couleurs de mon souverain, et que je vous expédierai tous à maître Lucifer… Vous ne pouvez pas découvrir le trésor. Vous ne pouvez pas manœuvrer le navire… il n’est pas un homme parmi vous qui en soit capable. Vous ne pouvez pas nous combattre… Gray, que voilà, est venu à bout de cinq des vôtres. Votre navire est livré au vent, maître Silver ; vous êtes prêt à faire côte, et vous ne tarderez pas à vous en apercevoir. Je reste ici, je vous le déclare ; et c’est la dernière fois que je vous parle en ami, car, j’en atteste le ciel, la prochaine fois que je vous rencontrerai, je vous logerai une balle dans le dos. Ouste, mon garçon. Débarrassez-nous le plancher, je vous prie, un peu vite, et au trot.

Le visage de Silver était à peindre : de fureur, les yeux lui sortaient de la tête. Il secoua sa pipe encore en feu.

– Aidez-moi à me relever ! s’écria-t-il.

– Jamais de la vie, répliqua le capitaine.

– Qui va m’aider à me relever ? hurla-t-il.

Personne ne bougea. Poussant les plus affreuses imprécations, il se traîna sur le sable jusqu’à ce qu’il pût s’accrocher à la paroi du vestibule et se réinstaller sur sa béquille. Puis il cracha dans la source.

– Voilà, cria-t-il, voilà ce que je pense de vous. Avant que l’heure soit écoulée, je vous flamberai comme un bol de punch, dans votre vieux blockhaus. Riez, cré tonnerre ! riez ! avant que l’heure soit écoulée, vous rirez à l’envers. Ceux qui mourront seront les plus heureux.

Et avec un effroyable blasphème, il s’éloigna péniblement, labourant le sable mou ; puis, après quatre ou cinq tentatives infructueuses, il franchit la palissade avec l’aide de l’homme au pavillon blanc, et disparut entre les arbres.