L'Île au trésor.  Robert Louis Stevenson
Chapitre 33. La chute d’un chef
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On ne vit jamais dans ce monde pareille subversion. Tous les six, les pirates semblaient frappés de la foudre. Mais Silver eut vite surmonté le coup. Tous les désirs de son âme s’étaient élancés vers cet argent, comme des chevaux de course, et, bien qu’arrêté en une seconde, net, il sut garder son sang-froid, recouvrer son équilibre et modifier ses plans, avant que les autres eussent eu le loisir de bien comprendre leur désappointement.

– Jim, me glissa-t-il tout bas, prends ça, et gare là-dessous au grabuge.

Et il me passa un pistolet à deux coups.

Déjà il s’avançait tout doucement vers le nord, et quelques pas lui suffirent à placer le trou entre nous deux et les cinq autres. Puis il me regarda en hochant la tête, comme pour dire : « Nous voilà dans une sale passe », ce qui était bien mon avis.

Ses allures étaient maintenant tout à fait amicales, et ces changements continuels me révoltaient au point que je ne pus m’empêcher de lui murmurer :

– Ainsi donc vous avez encore une fois changé de parti…

Il n’eut pas le temps de me répondre. Avec des cris et des blasphèmes, les forbans avaient sauté l’un après l’autre dans la fosse, où ils creusaient avec leurs mains, tout en rejetant les planches de côté. Morgan trouva une pièce d’or. Il la leva en l’air dans une vraie trombe de jurons. C’était une pièce de deux guinées : pendant un quart de minute elle passa de main en main.

– Deux guinées ! rugit Merry, en la brandissant vers Silver. Hein, les voilà, tes sept cent mille livres ! Tu t’y connais en fait de marchés, toi ! Tu dis que tu n’as jamais rien gâché, toi, espèce d’andouille, hé ! tête de bois !

– Creusez, garçons, dit Silver avec le plus froid cynisme ; vous trouveriez des truffes que ça ne m’étonnerait pas.

– Des truffes ! répéta Merry avec un cri d’indignation. Vous l’entendez, les gars ! Je vous le dis, moi, cet homme-là savait tout. Regardez-le, c’est écrit sur sa figure.

– Hé, hé ! Merry, remarqua Silver, te voici encore candidat-capitaine ? Tu es un garçon d’avenir, pour sûr.

Mais cette fois tous tenaient pour Merry. Ils se mirent à grimper hors de l’excavation, en décochant derrière eux des regards furibonds. Je notai une chose de bon augure pour nous : tous sortaient par le côté opposé à Silver.

Nous restions là, deux d’un côté et cinq de l’autre, avec la fosse entre nous, sans que personne trouvât le courage de porter le premier coup. Silver ne bronchait pas ; bien droit sur sa béquille, il les surveillait d’un air plus impassible que jamais. Indéniablement, il était brave.

À la fin, Merry jugea opportun de haranguer ses compagnons.

– Camarades, leur dit-il, en voilà deux devant nous, seuls. L’un est le vieux stropiat qui nous a tous amenés ici et nous a fait tomber dans ce pétrin ; l’autre est ce petit morveux dont je tiens à arracher le cœur. C’est l’instant, camarades…

Il éleva le bras en même temps que la voix. Mais à la même minute – pan ! pan ! pan ! – trois coups de mousquet jaillirent du fourré. Merry culbuta dans l’excavation la tête la première ; l’homme au bandage, frappé à mort, giroya comme un toton, s’abattit d’un bloc sur le flanc, et y resta, agité d’une dernière convulsion ; les trois autres firent volte-face et déguerpirent à toutes jambes.

En un clin d’œil, Long John avait déchargé les deux coups d’un pistolet sur Merry qui se débattait dans son trou, et comme le moribond levait vers lui des yeux agonisants, il lui lança :

– George, il me semble que nous voilà quittes. Cependant, le docteur, Gray et Ben Gunn, au poing leurs mousquets fumants, surgirent des muscadiers et s’approchèrent de nous.

– En avant, mes enfants ! cria le docteur. Et au trot. Il nous faut les empêcher d’atteindre les embarcations.

Et nous partîmes à grande vitesse, enfonçant parfois dans les buissons jusqu’à la poitrine.

Silver, je vous assure, tenait fort à rester avec nous. Le travail que cet homme accomplit, en bondissant sur sa béquille avec une force à faire éclater les muscles de sa poitrine, était un travail que n’égala jamais, de l’avis du docteur, aucun homme valide. Malgré cela, il était déjà de vingt toises en arrière et il n’en pouvait plus, lorsque nous atteignîmes le bord de la déclivité.

– Docteur ! appela-t-il, regardez ! rien ne presse !

À coup sûr rien ne pressait. Là-bas, sur une partie plus dégagée du plateau, nous apercevions les trois survivants qui couraient toujours dans la même direction qu’au début, droit vers le mont du Mât-d’Artimon. Déjà nous étions entre eux et les canots. Aussi nous assîmes-nous tous quatre pour souffler, tandis que Long John, s’épongeant le visage, approchait lentement de nous.

– Mon cordial merci, docteur. Vous êtes arrivé à pic, il me semble, pour moi et pour Hawkins… Et c’est donc toi, Ben Gunn ! Eh bien, tu es gentil, il n’y a pas à dire.

– C’est moi, Ben Gunn, c’est bien moi, répondit le marron, qui dans son embarras se tortillait comme une anguille. Et (ajouta-t-il après un silence prolongé) comment allez-vous, maître Silver ? Très bien, je vous remercie, n’est-ce pas ?

– Ben, Ben ! murmura Silver, dire que tu as causé ma perte !…

Le docteur envoya Ben Gunn rechercher une des pioches abandonnées par les mutins lors de leur fuite ; puis, tandis que nous dévalions sans hâte vers l’endroit où se trouvaient les canots, il raconta brièvement ce qui s’était passé. Cette histoire, dont Ben Gunn, le marron quasi imbécile, était le héros d’un bout à l’autre, intéressa profondément Silver.

Au cours de ses longues rôderies sur l’île déserte, Ben avait découvert le squelette, et c’était lui qui l’avait dépouillé. Il avait découvert le trésor ; il l’avait déterré (c’était le manche brisé de sa pioche qui gisait dans l’excavation) ; il l’avait transporté sur son dos, en de nombreux et pénibles voyages, du pied du grand pin jusque dans la grotte qu’il occupait sur la montagne à deux sommets, à la pointe nord-est de l’île, et c’est là que tout cet or était resté emmagasiné depuis deux mois avant l’arrivée de l’Hispaniola.

Le docteur lui extirpa ce secret dans l’après-midi de l’attaque. Le lendemain, voyant le mouillage désert, il alla trouver Silver, lui remit la carte, désormais inutile ; lui remit les provisions, car la grotte de Ben Gunn était bien approvisionnée de viande de chèvre salée par lui ; lui remit tout sans exception, pour obtenir de quitter librement la palanque et de se retirer sur la montagne à deux sommets, afin d’y être à l’abri de la malaria et de veiller sur le trésor.

– Quant à vous, Jim, me dit-il, c’était bien à regret, mais j’ai agi au mieux de ceux qui étaient restés fidèles à leur devoir ; et si vous n’étiez pas du nombre, à qui la faute ?

Ce matin-là, en découvrant que je serais englobé dans l’affreuse déconvenue qu’il avait ménagée aux mutins, il avait couru tout d’une traite jusqu’à la grotte, laissant le capitaine sous la garde du chevalier et, prenant avec lui Gray et le marron, il avait traversé l’île en diagonale, pour aller s’embusquer auprès du pin. Mais il s’aperçut bientôt que notre troupe avait de l’avance sur lui. L’agile Ben Gunn fut expédié en éclaireur pour faire de son mieux à lui seul. C’est alors que Ben avait eu l’idée de mettre à profit les superstitions de ses ex-camarades. Il y réussit à un tel point que Gray et le docteur eurent le temps d’arriver et de s’embusquer avant la venue des chercheurs de trésor.

– Ah ! docteur, fit Silver, j’ai eu de la chance d’avoir Hawkins avec moi. Vous auriez laissé tailler en pièces le vieux John sans lui accorder une pensée.

– Pas une, répondit le médecin avec jovialité. Nous étions arrivés aux yoles. S’armant de la pioche, le docteur démolit l’une d’elles, et tout le monde s’embarqua dans l’autre, pour gagner par eau la baie du Nord.

C’était un trajet de huit à neuf milles. Silver, bien que déjà épuisé de fatigue, fut mis à un aviron, comme les autres, et nous glissâmes prestement sur une mer d’huile. Le goulet franchi, nous doublâmes la pointe sud-est de l’île, autour de laquelle nous avions, quatre jours plus tôt, remorqué l’Hispaniola.

En doublant la montagne à deux sommets, nous aperçûmes l’orifice obscur de la grotte de Ben Gunn, et auprès un personnage debout, appuyé sur son mousquet. C’était le chevalier. On agita un mouchoir, en poussant trois hourras auxquels Silver unit sa voix aussi vigoureusement qu’un autre.

Trois milles plus loin, à l’embouchure même de la baie du Nord, devinez ce que nous rencontrâmes !… L’Hispaniola, voguant à l’aventure. La dernière marée l’avait remise à flot, et y eût-il eu beaucoup de brise, ou un fort jusant, comme dans le mouillage sud, nous ne l’aurions jamais revue, ou du moins elle se serait échouée sans remède. En réalité, à part la grand-voile en loques, il y avait peu de dégât. On para une autre ancre, et l’on mouilla par une brasse et demie de fond. Nous repartîmes à l’aviron jusqu’à la crique du Rhum, point le plus rapproché du trésor de Ben Gunn ; puis Gray s’en retourna seul avec la yole jusqu’à l’Hispaniola, où il devait passer la nuit à veiller.

Du rivage à l’entrée de la grotte, on accédait par une pente douce. Au haut de celle-ci le chevalier nous attendait. Aimable et affectueux avec moi, il n’eut pour ma fugue pas un mot de reproche ni d’éloge. Aux salutations polies de Silver, il s’échauffa quelque peu.

– John Silver, lui dit-il, vous êtes une canaille et un fourbe sans nom… oui, un fourbe inouï. On m’a dissuadé de vous faire condamner. Je m’en abstiendrai donc. Mais les cadavres, monsieur, pèsent à votre cou telles des meules de moulin.

– Mon cordial merci, monsieur, répliqua John, en s’inclinant à nouveau.

– Je vous défends de me remercier, lança le chevalier, car c’est là un outrageux abandon de mes devoirs. Retirez-vous !

Nous pénétrâmes dans la grotte. Spacieuse et bien aérée, elle renfermait une petite source et une mare d’eau claire, où se miraient des fougères. Sur le sol de sable, devant un grand feu, reposait le capitaine Smollett ; et dans le fond, où atteignaient à peine quelques reflets du foyer, j’entrevis d’énormes empilements de monnaies et des pyramides de lingots d’or. C’était là ce trésor de Flint que nous étions venus chercher si loin, et qui avait déjà coûté la vie à dix-sept hommes de l’Hispaniola. À quel prix l’avait-on amassé, combien de sang et de douleurs il y avait fallu, combien de beaux navires coulés à fond, combien de braves gens lancés à la mer, combien de coups de canon, combien de hontes, de mensonges et de forfaits, nul au monde n’eût pu le dire. Mais ils étaient encore trois sur cette île – Silver, le vieux Morgan et Ben Gunn – qui avaient chacun pris leur part de ces crimes, comme ils avaient eu le vain espoir de participer à la récompense.

– Entrez, Jim, me dit le capitaine. Vous êtes un bon garçon dans votre genre, Jim, mais je ne pense pas que nous naviguerons encore ensemble, vous et moi. Vous êtes, à mon goût, trop enfant gâté… C’est vous, John Silver ? Qu’est-ce qui vous amène ici, matelot ?

– Je rentre dans le devoir, monsieur, répondit John.

– Ah ! dit le capitaine.

Et il borna là ses commentaires.

Quel souper agréable je fis ce soir-là, entouré de tous mes amis ! Comme je goûtai ce repas, composé de viande de chèvre salée par Ben Gunn, avec quelques friandises et une bouteille de vin vieux provenant de l’Hispaniola ! Jamais on ne vit, j’en suis sûr, gens plus gais ni plus heureux. Et Silver était là, assis à l’écart, presque en dehors de la lumière du foyer, mais mangeant de bon appétit, prompt à s’élancer quand on désirait quelque chose, joignant même en sourdine son rire aux nôtres… le même marin placide, poli, obséquieux qu’il avait été durant tout le voyage.