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Les Premiers hommes dans la Lune.  Herbert George Wells
Chapitre 15. LA PASSERELLE VERTIGINEUSE
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Cette pause hostile dura un court instant. Je suppose que les Sélénites eurent, comme nous, quelques pensées très rapides. Mon impression la plus claire fut qu'il n'y avait rien contre quoi je pusse m'adosser et que nous allions sûrement être entourés et tués. L'absolue folie de notre présence en cet endroit m'accabla comme un reproche énorme et noir. Pourquoi m'étais-je lancé dans cette expédition insensée ?

Cavor s'approcha de moi et posa sa main sur mon bras. Sa face pâle et terrifiée était effrayante dans cette lumière bleue.

« Nous ne pouvons rien faire ! dit-il. C'est une erreur. Ils ne comprennent pas. Il nous faut les suivre où ils veulent nous emmener. »

Je le considérai un instant, puis mes regards se tournèrent de nouveau vers les Sélénites qui venaient à la rescousse.

« Si j'avais mes mains libres…

– C'est inutile ! fit-il, pantelant.

– Inutile !…

– Suivons-les. »

Il tourna les talons et prit les devants dans la direction qui nous avait été indiquée.

Je lui emboîtai le pas, essayant de paraître aussi soumis que possible et tâtant les chaînes qui me liaient les poignets. Mon sang bouillait. Je ne remarquai plus rien de cette caverne, bien qu'il ait dû s'écouler un long temps avant que nous fussions parvenus à l'autre bout, ou, du moins, si je vis quelque chose, je ne le notai pas et l'oubliai aussitôt ; mes pensées étaient, je suppose, toutes concentrées sur mes chaînes et sur les Sélénites, en particulier sur ceux qui portaient les casques et les aiguillons. D'abord ils marchèrent à côté de nous à une distance respectueuse, mais bientôt trois autres vinrent se joindre à eux et les premiers se rapprochèrent alors jusqu'à portée de la main. En les voyant si près, j'eus un mouvement d'inquiétude. Le Sélénite court et corpulent marcha d'abord à notre droite, mais il reprit bientôt sa place devant nous.

Avec quelle netteté l'image de ce groupe s'est imprimée dans mon cerveau : le derrière de la tête baissée de Cavor juste devant moi, ses épaules affaissées, le visage béant de notre guide qui le pressait sans cesse, les porteurs d'aiguillons de chaque coté, vigilants et la bouche ouverte, dans un bleu monochrome.

Pourtant j'ai effectivement un autre souvenir, en dehors de mes impressions purement personnelles, une sorte de caniveau traversait le sol de la caverne et venait courir au long du sentier rocheux que nous suivions. Il était plein de cette même matière lumineuse et d'un bleu brillant qui jaillissait de la grande machine. Je suivais le bord de ce ruisseau et je puis témoigner que le liquide bleu n'irradiait aucune chaleur. Il avait un éclat brillant et n'était cependant ni plus froid ni plus chaud que le reste de ce qui se trouvait dans la caverne.

Nous passâmes juste au-dessous des leviers haletants d'une autre vaste machine, et nous arrivâmes à un large tunnel dans lequel résonna très fort le bruit que faisaient nos pieds sans souliers ; à part le mince ruissellement de bleu sur notre droite, la voûte n'était nullement éclairée.

Les ombres travestissaient gigantesquement nos formes et celles des Sélénites sur les plafonds et les murs irréguliers du tunnel. De temps à autre, sur les parois, des cristaux scintillaient comme des gemmes ; parfois le tunnel s'exhaussait et formait une grotte à stalactites d'où partaient des galeries qui s'enfonçaient dans les ténèbres.

Il me sembla que nous suivions ce chemin pendant fort longtemps. Le filet de lumière ruisselait très doucement et le bruit de nos pas et leur écho faisaient une sorte de barbotement irrégulier. Mon esprit se fixa sur le problème de mes chaînes.

« Si je pouvais faire glisser un tour en ce sens, puis le tordre ainsi… Si j'essayais cela graduellement, s'apercevraient-ils que je délivre mon poing du tour de chaîne le moins serré ?… S'ils s'en apercevaient, que feraient-ils ?

– Bedford ! s'écria Cavor, cela descend. Cela ne cesse pas de descendre. »

Sa remarque m'arracha à ma sombre préoccupation.

« S'ils avaient voulu nous tuer, continua-t-il, ralentissant le pas pour marcher au même niveau que moi, il n'y a pas de raison pour qu'ils ne l'eussent pas fait encore.

– Non, c'est vrai ! dus-je admettre.

– Ils ne nous comprennent pas, reprit-il ; ils pensent que nous sommes simplement des animaux étranges… quelque espèce sauvage de veaux lunaires, peut-être. Ce sera seulement quand ils nous auront mieux observés qu'ils commenceront à croire que nous avons des esprits…

– Quand vous tracerez vos problèmes géométriques, dis-je.

– Cela se peut. »

Nous continuâmes à traîner la jambe pendant quelque temps encore.

« D'ailleurs, vous comprenez, reprit Cavor, ceux-ci peuvent être des Sélénites d'une classe inférieure.

– Les satanés idiots ! répliquai-je en jetant un regard haineux vers leurs faces exaspérantes.

– Si nous endurons ce qu'ils nous font…

– Nous y sommes bien forcés ! interrompis-je.

– Il peut y en avoir d'autres moins stupides. Ceci n'est que la couche extérieure de leur monde. Il doit s'enfoncer, s'enfoncer, par des cavernes, des passages, des tunnels, jusqu'à la mer, enfin !… à des centaines de kilomètres plus bas ! »

Ces mots me firent songer à ces deux mille mètres de rochers et de tunnels qui devaient déjà sans doute s'entasser au-dessus de nos têtes ; ce fut comme un fardeau qui s'appesantit sur mes épaules.

« Loin du soleil et de l'air, fis-je, une mine qui n'a que huit cents mètres de profondeur est déjà suffocante.

– Ce ne l'est pas ici, en tout cas… Il est probable que… La ventilation ! L'air soufflerait du côté obscur de la lune vers le côté éclairé et tout l'acide carbonique s'exhalerait par là pour nourrir ces plantes. Au haut de ce tunnel, par exemple, on sent une véritable brise. Et quel monde ce doit être ! L'avant-goût que nous donnent ces puits et ces machines…

– Et l'aiguillon ! remarquai-je, n'oubliez pas l'aiguillon ! »

Pendant quelque temps, il marcha un peu en avant.

« Et même cet aiguillon…, recommença-t-il.

– Eh bien ?

– J'étais furieux sur le moment. Mais… il est peut-être nécessaire que nous persévérions. Ils ont une peau différente et probablement aussi des nerfs différents. Il se peut qu'ils ne comprennent pas notre objection à être traités de la sorte… Tout comme un habitant de Mars pourrait ne pas goûter notre habitude de nous pousser du coude.

– Ils feront bien de prendre garde à la façon dont ils me pousseront du coude !

– Quant à la géométrie, ils procèdent après tout d'une façon intelligente, commençant avec les éléments de la vie et non de la pensée, la nourriture, la contrainte, la douleur. Ils s'adressent aux principes fondamentaux.

– Il n'y a pas de doute là-dessus », fis-je.

Il continua à parler du monde grandiose et prodigieux dans lequel nous nous enfoncions. Je compris lentement, d'après son ton, que, même maintenant, il ne se désespérait pas absolument à l'idée de pénétrer plus avant et plus profondément dans ces terriers de la planète. Son esprit s'occupait de machines et d'inventions, libre des mille appréhensions qui m'obsédaient. Ce n'était pas qu'il eût l'intention d'utiliser en rien ces choses. Il désirait simplement en prendre connaissance.

« Après tout, dit-il, nous avons là une chance fantastique !… C'est la rencontre de deux mondes !… Qu'allons-nous voir ? Songez à tout ce qu'il y a là, au-dessous de nous !…

– Nous ne verrons pas grand-chose, s'il n'y fait pas plus clair qu'ici, remarquai-je.

– Ceci est seulement la croûte extérieure. Au-dessous… en bas… sur ce pied-là… il y aura de tout… Quelle histoire nous rapporterons !

– Un animal d'une espèce rare pourrait se consoler de la sorte pendant qu'on le mènerait au Jardin zoologique… Il ne s'ensuit pas qu'on va nous montrer toutes ces choses.

– Quand ils s'apercevront que nous avons des esprits raisonnables, répondit Cavor, ils voudront savoir ce qui se passe sur la terre. Même s'ils sont incapables d'émotions généreuses, ils enseigneront pour pouvoir apprendre… et toutes les choses qu'ils doivent connaître ! Tant de choses inimaginables !…

Il continua à spéculer sur la possibilité de connaître des choses qu'il n'avait jamais espéré savoir sur terre ; il spéculait de la sorte, ayant déjà dans la peau la blessure à vif de ces aiguillons.

J'ai oublié beaucoup de ce qu'il disait, car mon attention était absorbée par le fait que le tunnel que nous suivions s'élargissait de plus en plus. Il semblait, d'après la sensation causée par l'air, que nous arrivions dans un espace plus vaste ; mais nous ne pouvions nous rendre compte de ses dimensions, parce qu'il n'était pas éclairé. Notre petit ruisseau de lumière se prolongeait en un filet aminci qui s'évanouissait loin devant nous. Bientôt nos regards n'aperçurent plus les parois rocheuses. On ne pouvait voir autre chose que le sentier qui se déroulait sous nos pas et le ruisselet de phosphorescence bleue.

Les formes de Cavor et du guide sélénite marchaient devant moi ; le côté qu'ils offraient au ruisseau lumineux était d'un bleu clair et brillant ; leur côté obscur, maintenant que la réflexion de la paroi ne les éclairait plus, se perdait indistinctement dans l'obscurité.

Bientôt je m'aperçus que nous approchions d'une déclivité, car la rigole du liquide bleu plongeait brusquement hors de vue.

Au même moment, sembla-t-il, nous eûmes atteint le bord. Le ruisseau brillant faisait un méandre, hésitait, puis se précipitait à une profondeur dans laquelle le bruit de sa chute se perdait absolument pour nous, et l'obscurité du gouffre où il tombait semblait vide et impénétrable, sauf une forme semblable à une passerelle qui se projetait, quittait le bord, s'effaçait et allait se perdre dans les ténèbres.

Un instant Cavor et moi restâmes aussi près du bord que nous l'osions, cherchant à distinguer quelque chose dans cette insondable profondeur.

Alors notre guide vint nous tirer le bras ; puis il nous laissa, s'avança jusqu'à la passerelle et s'engagea dessus en regardant en arrière. Quand il vit que nous l'observions, il se retourna et continua d'avancer, marchant avec autant de sécurité que s'il eût été sur la terre ferme. Sa silhouette resta un instant distincte, devint une tache bleue, puis s'évanouit. Il y eut une pause.

« Oui, certainement… », articula Cavor.

Un autre Sélénite fit aussi quelques pas au-dessus de l'abîme et se retourna de notre côté avec son expression indifférente. Les autres semblaient prêts à s'y engager derrière nous. La face étonnée de notre guide reparut : il venait voir pourquoi nous ne l'avions pas suivi.

« Nous ne pouvons traverser cela à aucun prix ! déclarai-je.

– Je ne pourrais faire trois pas là-dessus, même si j'avais les mains libres », déclara à son tour Cavor.

Avec une morne consternation, nous considérâmes mutuellement nos figures tirées.

« Ils ne doivent pas savoir ce qu'est le vertige, reprit Cavor.

– Il nous est absolument impossible de nous tenir en équilibre sur cette planche.

– Je ne crois pas qu'ils voient les choses comme nous. Je les ai observés et je me demande s'ils savent que cela n'est simplement pour nous que de l'obscurité. Comment pourrions-nous le leur faire comprendre ?

– En tout cas, il faut essayer à toute force ! »

Je crois que nous échangeâmes à haute voix ces diverses considérations dans le vague espoir que les Sélénites pourraient, d'une façon ou d'une autre, se douter de ce que nous disions. Je savais tout à fait clairement que la seule chose nécessaire était une explication. Mais quand je vis leurs têtes sans visage expressif, je me rendis parfaitement compte qu'une explication était impossible. C'était là que nos ressemblances ne pouvaient rejoindre nos différences. N'importe ! Je n'allais sûrement pas m'aventurer sur cette passerelle. Je fis très rapidement glisser ma main hors du tour de chaîne peu serré et je commençai à tordre mes poignets dans le sens opposé. J'étais le plus proche du pont et, au même moment, deux Sélénites me saisirent en me poussant doucement vers le gouffre. Je secouai violemment la tête.

« Pas de ça ! m'écriai-je. C'est inutile ! Vous ne comprenez rien. »

Un autre Sélénite vint joindre ses efforts à ceux des autres et je fus contraint d'avancer.

« Attention ! criai-je. Lâchez tout, ou gare à vous ! Ces tours-là vous sont faciles, mais… »

Je fis une brusque volte-face et j'éclatai en malédictions, car l'un des Sélénites armés m'avait frappé dans le dos avec son aiguillon. J'arrachai mes poignets hors de l'étreinte des petits tentacules et je me tournai vers le porte-aiguillon.

« Espèce de brute ! Je vous ai prévenu pourtant ! De quoi diable pensez-vous que je sois fait pour m'enfoncer cela dans la peau ? Si vous me retouchez encore… »

En matière de réponse, il me piqua une seconde fois.

J'entendis la voix de Cavor exprimant son alarme et ses instances. Je crois qu'il voulait, même alors, transiger avec ces créatures. Mais cette seconde blessure sembla libérer une réserve d'énergie accumulée en moi. Immédiatement je rompis net un anneau de ma chaîne, et en même temps disparurent toutes les considérations qui nous laissaient sans résistance dans les mains de ces êtres lunaires. Pendant une seconde au moins, je fus affolé de crainte et de colère et ne pensai nullement aux conséquences. Ma chaîne enroulée autour de mon poing, je frappai droit devant moi, en pleine face, le monstre à l'aiguillon.

Alors se produisit une de ces horribles surprises dont le monde lunaire est plein…

Ma main ainsi cuirassée sembla passer à travers ce corps qui se brisa comme un œuf. On eût dit que j'avais frappé sur une de ces pâtisseries à croûte dure qui renferment du liquide. Cela céda sous mon poing, et le corps sans consistance tourna et trébucha pendant une douzaine de mètres et s'affaissa comme une masse flasque. Ma stupéfaction fut extrême, car je ne croyais pas qu'une chose vivante pût être aussi peu solide et j'aurais pu aisément me figurer que j'étais le jouet d'un rêve.

Mais le danger redevint réel et imminent. Cavor ni les autres Sélénites ne semblaient avoir bougé entre le moment où j'avais fait volte-face et celui où le Sélénite frappé était allé s'abattre sur le sol. Tous ces êtres en alerte s'écartèrent de nous, et ce moment d'arrêt dura au moins quelques secondes après l'affaissement du Sélénite. Tous devaient s'efforcer de comprendre et je me rappelle que je restai debout, le bras demi-replié, essayant aussi de comprendre.

« Et ensuite ? Et ensuite ? » La question m'étourdissait le cerveau.

Puis, soudain, tout se remit en branle. Je vis qu'il nous fallait détacher nos chaînes, mais qu'avant de le faire nous devions mettre en déroute ces Sélénites. Je me tournai vers le groupe des trois porte-aiguillon. Sans attendre, l'un d'eux me lança son arme qui siffla au-dessus de ma tête et alla tomber derrière moi, dans l'abîme des ténèbres sans doute.

Au moment où l'arme passa au-dessus de moi, je bondis de toutes mes forces sur le Sélénite. Quand il me vit prendre mon élan, il fit un demi-tour pour s'enfuir, mais je le renversai à terre, tombai droit sur lui, glissai sur son corps fracassé et culbutai.

Je me remis sur mon séant, et de tous les côtés les dos bleus des Sélénites reculaient dans l'ombre. Je forçai un chaînon et je détachai l'entrave de mes chevilles ; je me redressai aussitôt, ces liens dans mes mains. Un autre aiguillon, lancé comme une javeline, siffla auprès de moi et je fis mine de me précipiter vers les ténèbres d'où il était sorti. Après quoi, je revins vers Cavor, qui était resté auprès du gouffre, à la clarté du ruisseau lumineux, faisant des efforts convulsifs pour libérer ses poignets.

« En avant ! par ici ! m'écriai-je.

– Mes mains ! » répondit-il.

Puis, comprenant que je n'osais pas courir vers lui dans la crainte que mes sauts mal calculés pussent m'emporter par-delà le bord, il vint d'un pas traînant, les bras étendus ; je saisis ses chaînes pour les détacher.

« Où sont-ils ? me demanda le pauvre homme d'un ton pantelant.

– Enfuis ! mais ils reviendront !… Ils lancent des choses… De quel côté allons-nous ?

– Du côté de la lumière, vers le tunnel, hein ?

– Oui ! » répondis-je, au moment où je parvenais à délivrer ses mains.

Je me mis à genoux pour attaquer les entraves de ses chevilles. Quelque chose, je ne sais quoi, vint tomber dans le ruisselet livide en lançant des éclaboussures tout autour de nous. Au loin, sur notre droite, un gazouillis et des sifflements commencèrent. Ayant alors dénoué la chaîne des pieds de Cavor, je la lui plaçai dans les mains.

« Frappez avec cela ! » dis-je.

Sans attendre sa réponse, je me lançai à grands bonds au long du sentier par lequel nous étions venus. J'entendais derrière moi le bruit sourd de ses pas chaque fois qu'il touchait terre.

Nous avancions avec des enjambées énormes. Mais cette façon de courir, on peut aisément le comprendre, était absolument différente de ce qu'est une course sur terre. Ici-bas, on se lance et presque instantanément on reprend contact avec le sol ; mais sur la lune, à cause de la pesanteur plus faible, on partait à travers l'air pendant quelques secondes avant de retoucher le sol. En dépit de notre hâte violente, cela nous faisait l'effet de longues pauses, de pauses pendant lesquelles on aurait pu compter jusqu'à sept ou huit. Un coup de jarret et l'on prenait son essor. Pendant ces intervalles, toutes sortes de questions me traversaient l'esprit : « Où sont les Sélénites ? Que vont-ils faire ? Parviendrons-nous jamais à ce tunnel ? Cavor est-il encore loin en arrière ? N'y a-t-il pas de danger qu'ils lui coupent la route ? »

Je touchais le sol, je me lançais et je partais pour un nouvel élan. Je vis un Sélénite qui s'enfuyait devant moi, ses jambes se mouvant exactement comme celles d'un homme sur la terre ! Je le vis, me semble t-il, regarder par-dessus son épaule et l'entendis pousser un cri aigu au moment où il disparaissait de mon chemin en s'enfonçant de côté dans les ténèbres. C'était, je crois, notre guide, mais je n'en suis pas sûr.

Alors, après une autre vaste enjambée, les parois rocheuses reparurent à notre droite et à notre gauche : deux pas encore, et je me trouvai dans le tunnel, modérant mon allure à cause de la voûte qui était peu élevée. J'arrivai à un coude où je m'arrêtai. Je me retournai, et Cavor apparut bientôt, barbotant à chaque pas dans le ruisseau de lumière bleue, et, se précisant peu à peu, il vint trébucher contre moi. Nous nous cramponnâmes l'un à l'autre. Pour un moment, au moins, nous avions échappé à nos gardiens et nous nous trouvions seuls.

Nous étions hors d'haleine et nous parlâmes par phrases entrecoupées et haletantes.

« Qu'allons-nous faire ?

– Nous cacher !

– Où ?

– Dans une de ces cavernes latérales.

– Et après ?

– Nous réfléchirons.

– Très bien ! en avant ! »

Nous nous remîmes en route et arrivâmes bientôt dans une caverne vaguement éclairée, d'où partaient en tous sens des galeries ; Cavor était en avant. Il hésita et choisit une ouverture noire qui semblait promettre une bonne cachette. Il s'avança dans cette direction et se retourna.

« C'est tout à fait obscur, dit-il.

– Vos jambes et vos pieds nous éclaireront. Vous êtes tout trempé de ce liquide lumineux.

– Mais… »

Un tumulte de sons et, en particulier, un bruit qui semblait être la vibration d'un gong devint distinct du côté du tunnel principal et ne nous suggéra que trop le vacarme de la poursuite. Nous décampâmes immédiatement du côté de la caverne ténébreuse, et notre course était éclairée par la phosphorescence des jambes de Cavor.

« Il est heureux, fis-je, qu'ils nous aient pris nos chaussures, sans quoi nous ferions un vacarme épouvantable. »

Nous continuâmes à courir, en modérant le plus possible nos élans pour ne pas heurter le plafond de la caverne. Au bout d'un instant il sembla que nous eussions pris de l'avance sur le tumulte qui s'assourdit, diminua et cessa.

Je m'arrêtai pour jeter un coup d'œil en arrière et j'entendis s'éloigner le bruit des pas de Cavor. Puis il s'arrêta aussi.

« Bedford, chuchota-t-il, il y a une sorte de lumière devant nous. »

Je regardai, et tout d'abord je ne pus rien voir. Puis j'aperçus sa tête et ses épaules faiblement silhouettées sur une obscurité moins épaisse. Je vis aussi que ces ténèbres mitigées n'étaient pas bleuâtres comme l'avaient été toutes les clartés de l'intérieur de la lune, mais d'un gris pâle, d'une pâleur très vague et très faible, la couleur de la lumière du jour. Cavor remarqua cette différence aussitôt ou même plus tôt que moi, et je pense que cela l'emplit aussi du même espoir désordonné.

« Bedford ! murmura-t-il d'une voix qui tremblait, Bedford !… Cette lumière… Serait-ce possible ?… »

Il n'osa pas formuler ce qu'il espérait et nous gardâmes l'un et l'autre le silence. Soudain, d'après le bruit de ses pas, je compris qu'il se remettait en marche vers cette pâleur.

Je le suivis, le cœur battant à tout rompre.