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Au bout de quelque temps, il me sembla que j'avais toujours été seul dans la lune. Je poursuivis mes recherches d'abord avec une certaine application, mais la chaleur était encore très forte et la rareté de l'air m'oppressait péniblement. Bientôt j'arrivai dans un vaste ravin dont l'abord était encombré de hautes frondaisons brunies et sèches sous lesquelles je m'assis pour me reposer et reprendre haleine. Mon intention était de ne m'arrêter qu'un instant. Posant mes barres près de moi, je m'assis et me pris la tête dans les mains.

Avec une sorte d'indifférente curiosité, je vis qu'aux endroits où les lichens secs et craquants les laissaient apparaître, les roches étaient veinées et éclaboussées d'or, et que, par places, des bosses jaunes arrondies et plissées surgissaient d'entre les végétations affaissées.

Qu'importait maintenant ? Une sorte de langueur s'était emparée de mes membres et de mon esprit. Un instant je désespérai de retrouver jamais la sphère dans ce vaste champ desséché. Il me sembla que, hors la venue des Sélénites, je n'avais plus aucun mobile pour agir. Puis je me persuadai que je devais quand même tenter quelques efforts, obéissant ainsi à cet impératif irraisonné qui pousse un homme, avant toute chose, à préserver et à défendre sa vie, encore qu'il ne la conserve souvent que pour mourir plus douloureusement après.

Pourquoi étions-nous venus dans la lune ?

Cette question se présenta à moi comme un problème embarrassant. Quel est cet esprit qui incite perpétuellement l'homme à quitter le bonheur et la sécurité, à peiner, à courir au-devant du danger, à risquer même une mort à peu près certaine ?

Là-haut, dans la lune, je compris, chose que j'aurais toujours dû savoir, que l'homme n'est pas fait simplement pour mener une existence confortable et assurée, bien diverti et bien nourri ; presque chaque homme, si vous lui posez la question, non pas avec des mots, mais en lui offrant des occasions, vous laissera voir qu'il le sait. Contre son intérêt, contre son bonheur, il est constamment entraîné à faire des choses déraisonnables. C'est quelque force étrangère à lui-même qui le mène et il faut qu'il marche. Mais pourquoi ? Pourquoi ?

Assis là, au milieu de cet or inutile, devant ces choses d'un autre monde, je fis le compte de toute ma vie. Présumant que j'allais mourir, irrémédiablement perdu dans la lune, je ne pus voir, en aucune façon, quel but j'avais atteint. Il me fut impossible d'éclaircir ce point, mais, en tout cas, il m'apparut d'une façon plus évidente que jamais que je ne tendais pas vers mon propre but, que, dans toute mon existence, je n'avais, à vrai dire, jamais atteint un but qui me fût personnel. Quel objet, quel dessein remplissais-je ?…

Je cessai de me tourmenter sur les raisons de notre venue dans la lune, et mes pensées prirent un essor plus large. Pourquoi étais-je venu sur la terre ? Pourquoi m'avait-on octroyé une existence particulière ?… Et je finis par me perdre dans ces spéculations sans fond…

Mes pensées devinrent vagues et nuageuses, sans plus suivre de direction définie. Je ne m'étais senti ni assoupi ni harassé, et je m'imagine qu'on n'éprouve ni sommeil ni fatigue sur la lune ; mais je suppose, cependant, que j'étais physiquement épuisé. Quoi qu'il en soit, je m'endormis.

Je dus éprouver, à sommeiller ainsi, un grand réconfort ; pendant ce temps, le soleil descendait sur l'horizon, et l'ardente chaleur se calmait. Quand enfin je fus éveillé de mon assoupissement par une clameur lointaine, je me sentis de nouveau capable d'agir. Je me frottai les yeux et m'étirai. Puis, me levant, les membres quelque peu raides, je me disposai immédiatement à reprendre mes recherches. Mettant sur chaque épaule une de mes barres d'or, je sortis du ravin des rocs aurifères.

Le soleil était certainement plus bas, beaucoup plus bas, et l'air s'était aussi beaucoup rafraîchi. Je me rendis compte que j'avais dû dormir un temps assez long. Une faible brume bleutée flottait devant la muraille occidentale. Je sautai sur un petit monticule rocheux pour surveiller l'étendue du cratère. Je ne trouvai plus aucune trace des veaux lunaires ni des Sélénites, et je n'aperçus pas non plus Cavor, mais je pus voir, au loin, mon mouchoir étalé par la brise, au-dessus du fourré d'épines. Je jetai un coup d'œil autour de moi, et bondis jusqu'à un belvédère plus convenable.

Je continuai à avancer, décrivant d'abord un arc de cercle, et revenant ensuite à mon point de départ, formant ainsi une série de croissants toujours plus étendus. C'était ennuyeux et désespérant. L'air était véritablement très rafraîchi et il me sembla que l'ombre de la muraille occidentale s'allongeait. De temps en temps je m'arrêtais pour examiner l'étendue, mais il n'y avait ni trace de Cavor ni trace de Sélénites, et les veaux lunaires devaient avoir été reconduits à l'intérieur, car je n'en apercevais plus aucun.

J'éprouvais de plus en plus le désir de revoir Cavor. Le disque du soleil s'était abaissé maintenant jusqu'à n'être plus séparé de l'horizon que par une distance égale à peine à son diamètre. J'étais oppressé par l'idée que les Sélénites allaient bientôt refermer leur couvercle et leur valve et nous laisser dehors, exposés à l'inexorable nuit lunaire, il me parut être grand temps d'abandonner les recherches et de nous concerter. Je sentais combien il était urgent que nous prissions une prompte décision. Nous n'avions pas trouvé la sphère et il ne nous restait plus le temps de la chercher ; une fois ces valves closes en nous laissant dehors, nous étions perdus. La grande nuit de l'espace, ces ténèbres du vide qui, seules, sont la mort absolue, descendraient sur nous. Tout mon être frissonnait en pensant à cette approche. Il nous fallait rentrer de nouveau dans la lune ; quand même ce serait pour y être tués. J'étais hanté par la vision de nos corps se raidissant sous le froid, pendant qu'avec nos dernières forces nous ferions résonner sous nos coups la grande valve du puits.

Je ne pensais plus du tout à la sphère, et je me préoccupais seulement de retrouver Cavor. J'étais presque décidé à rentrer dans la lune sans lui, plutôt que de le chercher jusqu'à ce qu'il fût trop tard.

Déjà j'avais parcouru la moitié de la distance qui me séparait du mouchoir quand inopinément… j’aperçus la sphère !

Je pourrais presque dire que c'est elle qui me rencontra. Elle se trouvait dans un repli situé beaucoup plus à l'ouest que la partie dans laquelle je m'étais aventuré, et les rayons obliques du soleil couchant reflétés par la paroi de verre avaient tout à coup proclamé sa présence au milieu de scintillements éblouissants.

Un instant je crus que c'était là quelque subterfuge préparé contre nous par les Sélénites ; puis, je compris. Levant les bras au ciel, je poussai un cri qui résonna à peine dans la ténuité de l'atmosphère, et je me dirigeai, en quelques vastes enjambées, du côté de ma trouvaille.

Je calculai mal un de mes sauts et j'allai tomber, en me foulant la cheville, au fond d'un ravin profond ; après ce fâcheux accident, je trébuchai presque à chaque bond. J'étais dans un état de surexcitation extraordinaire, secoué de tremblements violents et hors d'haleine. Trois fois au moins je dus m'arrêter, pressant de mes deux mains ma poitrine et, en dépit de la sécheresse et de la rareté de l'air, des gouttes de sueur me coulaient sur la figure.

Jusqu'à ce que je l'eusse atteinte, la sphère occupa seule mon esprit ; j'oubliai même mon inquiétude au sujet de Cavor. Mon dernier saut m'envoya atterrir debout, les mains à plat sur la boule de verre, et, m'appuyant alors contre la sphère, j'essayai vainement de crier :

« Cavor ! la voilà ! »

Quand j'eus un peu repris haleine, je regardai à travers la glace épaisse, et les objets intérieurs me parurent avoir été bouleversés. Je me baissai pour voir de plus près, puis tentai de m'y introduire : mais il me fallut la soulever un peu pour passer ma tête par l'ouverture. Le stoppeur était en dedans, et je pus voir, alors, que rien n'avait été touché, que rien n'avait souffert. La sphère était là, telle que nous l'avions laissée quand nous nous étions risqués sur le tapis de neige. Pendant un moment, cet inventaire m'absorba tout entier ; je m'aperçus qu'un violent tremblement me secouait. Je ne puis vous dire combien il était réconfortant de revoir cet espace familier et sombre. Bientôt je me glissai à l'intérieur et m'assis à côté de nos bagages, frissonnant et regardant à travers la paroi de verre l'étrange contrée lunaire. Je plaçai mes barres d'or sur le ballot, cherchai et pris un peu de nourriture, non pas parce que j'avais faim, mais parce qu'il s'en trouvait là. Puis il me vint à l'esprit qu'il était temps de sortir pour faire à Cavor les signaux convenus. Mais je ne le fis pas tout de suite : quelque chose me retenait malgré moi dans la sphère.

Après tout, notre escapade tournait mieux que je n'avais pensé. Nous aurions encore le temps de nous procurer un peu plus de ce métal magique qui donne la puissance sur les hommes. Là-bas, à portée de la main, on n'avait qu'à se baisser pour en prendre, et la sphère voyagerait aussi bien à demi pleine d'or que vide ; nous pourrions, à présent, repartir maîtres de nous-mêmes et de notre monde. Alors !…

Enfin, je me levai et, avec un effort, sortis de la sphère. Une fois dehors, je frissonnai, car l'air du soir était devenu très froid. Je me trouvais dans un creux et, avant de sauter jusqu'à un prochain rocher, je scrutai très soigneusement les buissons qui m'entouraient. Une fois de plus, je refis ce qui avait été mon premier pas dans la lune, mais sans le moindre effort maintenant.

Les végétations avaient crû et dépéri à vue d'œil et l'aspect des rocs avait changé ; pourtant, il était encore possible de reconnaître la pente sur laquelle nous avions vu germer les semences et la plate-forme d'où nous avions jeté notre premier coup d'œil sur le cratère.

La végétation épineuse de la pente était maintenant desséchée et brunie ; elle avait atteint une hauteur de dix mètres et projetait, à perte de vue, de longues ombres, et les petites graines qui pendaient par grappes des branches supérieures étaient noires et mûres. Ces plantes avaient atteint leur but, accompli leur tâche, et elles étaient prêtes maintenant à se briser et à se friper dès que la nuit arriverait. Les immenses cactus qui s'étaient gonflés sous nos yeux avaient depuis longtemps éclaté, en éclaboussant leurs spores aux quatre coins de la lune.

Prodigieux petit coin de l'univers ! Point d'abordage des hommes !

Quelque jour, pensai-je, je ferai placer une inscription juste au milieu de ce trou. L'idée me vint que si ce fourmillant petit monde comprenait seulement la pleine signification de cette minute fatale, son tumulte deviendrait furieux.

Mais jusqu'ici ils pouvaient à peine se douter de l'importance de notre venue. Car alors le cratère aurait sûrement été rempli du vacarme de leur poursuite, au lieu d'être aussi silencieux et tranquille que la mort ! Je cherchai des yeux quelque endroit d'où je pourrais faire des signaux à Cavor, et j'aperçus, encore dénudé et stérile, ce même sommet de rocher sur lequel, du point où je me trouvais maintenant, il avait pour la première fois sauté. Un moment je craignis de m'aventurer si loin de la sphère, mais, avec une angoisse de honte à cette hésitation, je m'élançai…

De cette position, j'inspectai attentivement le cratère. Au loin, au sommet de mon ombre énorme, se trouvait le mouchoir blanc flottant au-dessus des buissons. Il était très petit et fort éloigné, mais nulle part je n'aperçus Cavor ; il me semblait pourtant qu'il eût dû à ce moment être là-bas à m'attendre : telles étaient bien nos conventions. En aucun endroit du cratère je ne voyais trace de lui.

Je demeurai là, anxieux et attentif, les mains au-dessus des yeux, m'attendant à chaque instant à le découvrir. Très probablement, je dus rester ainsi un temps assez long. Je voulus appeler, mais je me souvins de la ténuité de l'air. Je fis un pas indécis du côté de la sphère. Mais une secrète crainte des Sélénites me faisait hésiter à signaler mes faits et gestes en hissant une de nos couvertures au sommet de quelque buisson voisin. De nouveau j'inspectai le cratère. Il me produisit une impression de vide absolu qui me glaça. Tout était immobile. Les bruits du monde intérieur s'étaient évanouis et partout régnait un silence de mort. À part le très faible murmure d'une brise naissante qui caressait les végétations, aucun son ne s'entendait… Et la brise qui soufflait était glaciale.

Le diable soit de Cavor !

J'aspirai l'air à pleins poumons et, les mains de chaque côté de ma bouche, j'appelai de toutes mes forces : « Cavor ! »

On eût dit la voix d'un pygmée qui aurait, au loin, poussé un cri.

Il me fallait agir sans plus tarder, si je voulais sauver Cavor.

Je regardai le mouchoir ; je regardai derrière moi l'ombre agrandie de la falaise : en protégeant mes yeux avec la main, je regardai le soleil : il me sembla qu'il s'abaissait dans le ciel presque à vue d'œil.

Je retirai mon gilet et le jetai comme point de repère sur les cimes de végétation et me mis en route, en ligne droite, vers le mouchoir ; il se trouvait à une distance de plus de trois kilomètres, qui pouvait être franchie en quelques centaines de bonds et d'enjambées.

J'ai déjà dit comment, pendant ces sauts, on paraissait demeurer suspendu au-dessus du sol. À chaque envolée je cherchais Cavor, me demandant pour quelle raison il se serait caché. À chaque élan je sentais que le soleil descendait derrière moi, et que l'ombre allait me rattraper. Chaque fois que je touchais terre j'étais tenté de retourner sur mes pas.

Un dernier saut, et je me trouvai dans une dépression de terrain au-dessous du rocher sur lequel s'élevait notre pavillon : un élan encore et j'étais debout sur ce belvédère. Me redressant autant que je le pus, je scrutai le vaste désert jusqu'aux traînées d'ombre qui accouraient. Très loin, au bas d'une large déclivité, s'ouvrait le tunnel hors duquel nous nous étions enfuis : mon ombre fantastiquement allongée s'étendit jusque vers le trou et, comme le doigt de la nuit, vint en toucher le bord.

Dans tout ce silence, pas un bruit, pas trace de Cavor ; seuls le frémissement de la végétation et la vitesse de l'ombre augmentèrent. Soudain je fus secoué d'un violent frisson.

« Cav… ! » commençai-je, pour comprendre une fois de plus l'inutilité de la voix humaine dans cet air raréfié.

Le silence !… Le silence de la mort !

Ce fut alors que mon regard errant découvrit quelque chose… un petit objet gisant à cinquante mètres environ plus bas, au milieu de branchages tordus et brisés.

Qu'était-ce ?

Je le savais et cependant, pour quelque raison inavouée, je voulais l'ignorer.

Je m'approchai, c'était la petite casquette dont Cavor ne se séparait jamais. Je restai debout à m’examiner sans oser y toucher.

Je m’aperçus alors que les végétaux environnants avaient été trépignés et écrasés avec force. Hésitant encore, je fis un pas et ramassai la casquette. Puis j'examinai les tiges et les branches brisées et aplaties, par endroits il y avait de petites taches d'une certaine substance noirâtre que je n'osais pas toucher. À une vingtaine de pas peut-être, la brise qui s'élevait fit voltiger quelque chose de blanc.

C'était un morceau de papier, froissé comme s'il avait été serré dans la main. J'allai le ramasser : il portait des taches rougeâtres et j'y découvris, presque aussitôt, de faibles traces de crayon. Je l'étalai en le défroissant : il était couvert d'une écriture inégale et interrompue, se terminant par un brusque crochet qui avait rayé tout le papier.

Je me mis en devoir de déchiffrer ce document. Il commençait d'une façon à peu près distincte.

« J'ai été blessé au genou – je crois que ma rotule est endommagée et je ne puis ni courir ni ramper. »

Puis cela continuait moins lisiblement.

« Ils me poursuivent depuis un bon moment et c'est seulement une question de… »

Le mot temps semblait avoir été écrit ici, puis biffé pour un autre mot complètement indéchiffrable.

« … avant qu'ils ne me prennent. Ils sont en train de battre les environs. »

À cet endroit l'écriture devenait convulsive.

« Je les entends d'ici… »

Ce fut du moins ce que je devinai ; après cela, il y avait une ou deux phrases tout à fait illisibles. Ensuite, venait une série de mots absolument distincts.

« … Une espèce de Sélénites entièrement différents qui semblent diriger les… »

De nouveau l'écriture n'était plus qu'une confusion précipitée.

« Ils ont des boîtes crâniennes plus larges – un corps plus grand et plus élancé – des jambes très courtes. Ils font en marchant des bruits très doux et vont et viennent comme s'ils obéissaient à un plan… Bien que je sois ici blessé et impuissant, leur aspect me donne bon espoir. »

C'était bien là Cavor.

« Ils n'ont lancé aucun projectile et n'ont pas tenté de me blesser. J'ai l'intention… »

C'est alors qu'intervenait le brusque crochet qui rayait le papier ; au dos et sur les bords, il y avait des taches brunes… Du sang !

Tandis que je restais là, stupéfait et perplexe, avec cette ahurissante relique à la main, quelque chose de très doux, de très léger et de très froid me toucha un instant la main, et fondit : puis un autre petit point blanc passa en biais devant mes yeux. C'étaient de minuscules flocons de neige, les premiers flocons, hérauts de la nuit.

Tressaillant, je levai la tête : le ciel s'était assombri presque jusqu'aux ténèbres, s'était épaissi d'une multitude croissante de froides et vigilantes étoiles. Je tournai mes regards vers l'est, où la clarté de ce monde recroquevillé avait pris une sorte de teinte bronzée ; vers l'ouest, où le soleil perdait maintenant de son ardeur et de son éclat sous d'épaisses brumes blanches, se posait sur le haut de la muraille du cratère, sombrait hors de vue tandis que les tiges des végétaux et les rocs bouleversés et déchiquetés se dressaient contre son disque en un désordre hérissé de formes noires. Dans le grand lac des ténèbres, vers l'ouest, une immense guirlande de brouillard s'abaissa ; un vent glacé fit frissonner le cratère. Tout à coup je me trouvai pris dans une rafale de neige et le monde autour de moi ne fut plus qu'une confusion grise.

C'est alors que j'entendis, non plus retentissant et pénétrant comme la première fois, mais faible et vague comme une voix mourante, ce fracas, ce même fracas qui avait accueilli la venue du jour.

Boum… Boum… Boum…

Ce bruit se promena à travers le cratère ; il sembla palpiter à l'unisson des grandes étoiles et le croissant rouge sang du disque solaire continuait à s'enfoncer derrière la haute muraille.

Boum… Boum… Boum…

Qu'était-il arrivé à Cavor ? Au milieu de ce tapage, je demeurai hésitant et stupide. Enfin tout bruit cessa.

Soudain l'orifice béant du tunnel, au bas de la pente, se ferma comme un œil.

Je me trouvai définitivement seul. Au-dessus de moi, m'enfermant et m'étreignant de plus en plus, existait l'Éternel, ce qui fut avant le commencement et ce qui triomphera de la fin, ce vide énorme dans lequel la lumière, la vie et l'être ne sont que la mince et fuyante splendeur d'une étoile filante ; le froid, la paix, le silence, la nuit de l'espace, infinie et finale !

Mon impression de solitude et de désolation fit place au sentiment d'une présence accablante qui s'inclinait vers moi, qui me touchait presque.

« Non ! m'écriai-je. Non ! Pas encore ! Attendez ! Attendez ! Oh ! Attendez ! »

Ma voix s'éleva jusqu'à un cri perçant… Je jetai à terre le papier froissé, je regrimpai sur la crête pour y retrouver ma direction, puis, avec toute l'énergie dont j'étais capable, je me mis à bondir vers la marque que j'avais laissée, vague et lointaine maintenant, sur la marge même de l'ombre.

Mes bonds se précipitaient et chacun d'eux durait un siècle… Devant moi, le segment pâle du soleil diminuait sans cesse et l'ombre rampait pour s'emparer de la sphère avant que je pusse l'atteindre. Une distance de trois kilomètres m'en séparait encore que je pouvais franchir en une centaine de grands sauts. L'air se raréfiait comme sous l'aspiration d'une pompe pneumatique et le froid me paralysait les membres. Mais si je devais mourir, je mourrais en sautant.

À plusieurs reprises mon pied glissa sur la couche de neige qui s'épaississait, brisant mon élan et abrégeant mon saut. Une fois j'allai tomber au milieu de buissons qui s'écrasèrent et se brisèrent en fragments poussiéreux ; une autre fois je culbutai et allai rouler dans un ravin d'où je me relevai contusionné sanglant sans plus connaître ma direction.

Mais ces incidents n'étaient rien à côté de ces intervalles, ces horribles pauses pendant lesquelles je volais vers le flot montant de la nuit…

Ma respiration devenait sifflante et l'on eût dit que des lames de couteau me transperçaient chaque fois les poumons. Les battements de mon cœur résonnaient douloureusement contre le sommet de mon crâne…

Tout mon être n'était qu'angoisse.

« Couche-toi là ! Couche-toi là ! » me hurlaient ma souffrance et mon désespoir…

Plus mes efforts étaient grands pour me rapprocher et plus mon but paraissait inaccessible ! J'étais engourdi et je trébuchais, je me meurtrissais, je me coupais, et je ne saignais pas.

La sphère apparut à ma vue.

Je tombai sur les mains et les genoux… Mes poumons m'arrachaient des plaintes…

Je me mis à ramper ; le givre s'accumulait sur mes lèvres et des glaçons pendaient à mes moustaches. Mon sang s'arrêtait dans cette atmosphère glaciale.

Je n'étais plus qu'à une douzaine de mètres de la sphère. Mes yeux se troublaient…

« Couche-toi là ! criait le désespoir. Couche-toi là ! »

Je touchai la sphère et m'arrêtai.

« Trop tard ! hurla le désespoir. Couche-toi là ! »

Dans un dernier effort, je me raidis contre cette agonie, j'atteignis l'ouverture, stupéfait et à moitié mort. Autour de moi, la neige s'étendait. Je me laissai tomber à l'intérieur où s'attardait encore un peu d'air tiède.

Les flocons de neige – les flocons d'air congelé – dansaient partout.

De mes mains glacées je me mis à refermer la valve et à revisser à fond. Je sanglotais…

« Je veux ! » balbutiai-je entre mes dents qui claquaient.

Puis avec mes doigts raidis et que je sentais cassants, j'appuyai sur les boutons qui fermaient les stores de Cavorite.

Tandis que je tâtonnais en essayant de les manœuvrer, car c'était la première fois que j'y touchais, j'aperçus vaguement, à travers la glace qui s'embuait, les traînées rougeoyantes du soleil dansant et palpitant à travers les rafales de neige et les formes noires des végétaux se déformant, se ployant et se rompant sous la neige accumulée. Les flocons tourbillonnaient de plus en plus épais, noirs contre la lumière.

Qu'arriverait-il si maintenant les stores n'allaient pas obéir aux ressorts ?

Mais alors j'entendis sous ma main un déclic et, en moins d'un instant, cette dernière vision du monde lunaire disparut à mes yeux.

J'étais enfermé dans le silence et les ténèbres de la sphère interplanétaire.