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M. et Mme Allen étaient fort tristes de perdre leur jeune compagne. De par son humeur charmante, elle leur avait été précieuse et la joie qu’ils lui donnaient avait été un adjuvant à leur plaisir. Mais le bonheur qu’elle ressentait à accompagner son amie était pour atténuer leurs regrets, et, comme ils ne devaient rester à Bath qu’une semaine encore, ils ne souffriraient pas trop longtemps de son absence. M. Allen l’accompagna jusqu’à Milsom Street, où elle devait déjeuner. Il la vit parmi ses nouveaux amis qui lui faisaient le plus gracieux accueil. Émue de se trouver en quelque manière incorporée aux Tilney, inquiète à l’idée qu’ils pouvaient perdre la bonne opinion qu’ils avaient d’elle, Catherine, dans la gêne des cinq premières minutes, eût presque souhaité retourner à Pulteney Street avec M. Allen.

Les façons de Mlle Tilney et le sourire de Henry eurent vite atténué son malaise, mais les attentions incessantes du général l’empêchaient de se ressaisir tout à fait. Ce n’était pas sans remords qu’elle se l’avouait, mais elle eût voulu qu’on s’occupât moins d’elle. La sollicitude du général, son insistance à forcer un appétit qui réluctait, ses craintes qu’elle ne trouvât rien d’assez délicat, elle qui n’avait jamais vu une table si somptueuse, lui rappelaient trop sa qualité d’invitée. Elle se sentait indigne de tant d’égards et ne savait comment y répondre. En outre, le général s’impatientait de l’absence de son fils aîné, et il déclara, quand enfin Frédéric parut, que tant de paresse le mécontentait fort. Cette algarade n’était pas de nature à augmenter l’assurance de Catherine. Elle était très attristée d’une réprimande si disproportionnée au délit, et son chagrin s’accrut encore quand elle découvrit qu’elle était la cause efficiente de la semonce : le retard, en effet, était proclamé irrespectueux pour elle. Ce grief la mettait dans une situation très désagréable. Elle ressentit une grande compassion pour le capitaine Tilney.

Il écouta son père en silence, ne tenta aucune justification, ce qui confirma Catherine dans la pensée que, hanté d’Isabelle, il n’avait pu s’endormir qu’après des heures, – d’où un lever si tardif. C’était la première fois qu’elle se trouvait nettement en la compagnie de Frédéric Tilney : elle allait donc se documenter sur lui… Mais il parla à peine, tant que le père fut dans la salle à manger. Et il avait la gorge si serrée par l’émotion que, même après, elle n’entendit de lui que ces mots à mi-voix :

– Que je serai donc content quand vous serez tous partis !

L’agitation du départ n’eut rien de joyeux. L’horloge marquait dix heures quand on descendit les malles. Or, le général Tilney avait décrété le départ pour cette même heure. Son manteau, au lieu de lui être apporté de sorte qu’il pût s’en envelopper immédiatement était étalé dans le curricle qu’il devait occuper avec son fils. Dans l’autre voiture devaient prendre place trois personnes, et pourtant le strapontin n’était pas tiré, et la femme de chambre avait tellement encombré les sièges de paquets que Mlle Morland n’aurait où s’asseoir. Le général était si ému par cette appréhension qu’en aidant Catherine à monter, il faillit faire choir sur le pavé le nouveau nécessaire à écrire de la jeune fille. Enfin la portière se ferma sur les trois femmes, et l’attelage partit de ce pas mesuré dont quatre beaux chevaux bien nourris et appartenant à un gentleman accomplissent ordinairement un voyage de trente milles. C’était la distance qui séparait Bath de Northanger. Elle devait être parcourue en deux étapes égales. Catherine renaissait déjà à la gaîté : avec Mlle Tilney elle ne ressentait aucune contrainte. L’attrait d’une route nouvelle, la perspective d’une abbaye, un curricle à l’arrière, elle n’éprouva nul regret quand Bath s’évanouit dans l’espace, et les pierres milliaires se succédaient avec une vitesse qui l’étonnait. Puis ce furent deux heures d’ennui au relais de Petty France, où il n’y avait autre chose à faire que manger sans avoir faim et rôder çà et là sans qu’il y eût rien à voir, station qui ne laissa pas d’atténuer un peu l’admiration de Catherine pour leur manière de voyager, pour le style de l’attelage, pour les postillons à la belle livrée qui d’un mouvement régulier se soulevaient sur la selle, pour les piqueurs si bien montés. Cet arrêt pourtant n’eût rien eu de bien fâcheux, si le commerce de nos voyageurs eût été plus facile : mais il semblait que le général Tilney, encore qu’un très charmant homme, fût un frein à la gaîté de ses enfants. Seul il parla, et pour exécrer tout ce que fournissait l’hôtellerie et vitupérer les domestiques. La crainte qu’il inspirait à Catherine en fut accrue, et les deux heures qu’elle passa au relais lui semblèrent interminables.

Enfin l’ordre d’élargissement fut donné. Catherine fut très surprise de l’offre que lui fit le général de le remplacer dans le curricle pour le reste du voyage. La journée était belle et il désirait qu’elle vît le pays le mieux possible.

Au souvenir de l’opinion de M. Allen, touchant les promenades des jeunes gens en voiture découverte, elle rougit, et sa première pensée fut de refuser : la seconde fut plus déférente envers le général Tilney : il ne pouvait proposer rien que de convenable. Quelques instants après, elle était installée à côté de Henry Tilney, heureuse autant qu’on peut l’être. Il ne fallut pas une longue expérience pour la convaincre qu’un curricle est l’équipage par excellence : la chaise de poste s’avançait avec majesté, certes ; mais c’était une pesante et fastidieuse machine et qui avait motivé – elle ne pouvait aisément l’oublier – leur arrêt de deux heures à Petty France : la moitié de ce temps eût suffi au curricle, et si agiles étaient ses trotteurs que, si le général Tilney n’avait décidé que la chaise ouvrirait la marche, ils auraient pu la dépasser facilement ; mais le mérite du curricle, n’appartenait pas seulement aux chevaux : Henry conduisait si bien, avec tant de calme et si peu d’ostentation. (Quelle disparate avec cet autre conducteur de coches qui fouettait et sacrait sur les routes de Bath !) Son chapeau était si bien d’aplomb ; les collets innumérables de son manteau s’étoffaient si galamment ! Après le bonheur de danser avec Henry Tilney, il n’était évidemment bonheur que d’être ainsi conduite par lui. Il la remerciait au nom de sa sœur, qui, disait-il, n’était pas dans une situation à envier : elle n’avait pas de compagnes et, en l’absence, fréquente, de son père, était souvent bien seule.

– Mais, objectait Catherine, ne restez-vous pas auprès d’elle ?

– Northanger n’est qu’à demi ma demeure. Je suis installé à Woodston, qui est à vingt milles de la maison de mon père. J’y passe forcément une partie de l’année.

– Comme cela doit vous être pénible !

– Il m’est toujours pénible d’être loin d’Éléonore.

– Oui ; mais, outre votre affection pour elle, vous devez tant aimer l’abbaye. Habitué à une telle demeure, vous trouvez sans doute bien déplaisant un presbytère pareil à tous les autres.

Il sourit.

– Vous vous êtes fait une image très séduisante de l’abbaye.

– Certes. N’est-ce pas là un de ces vieux monuments si beaux que décrivent les livres ?

– Êtes-vous prête à affronter les horreurs qu’enclôt un monument pareil à ceux « que décrivent les livres » ? Avez-vous le cœur ferme ? les nerfs assez bien trempés pour voir sans épouvante glisser un panneau ou onduler une tapisserie ?

– Oh, oui ! Je ne m’effrayerai pas facilement, me semble-t-il ; il y aura tant de monde ! Puis l’abbaye n’est jamais restée inhabitée. Ce n’est pas une de ces demeures longtemps laissées à l’abandon et où s’installent, un beau jour, les descendants des hôtes de jadis.

– Bien entendu, et nous n’aurons pas à nous avancer, à pas hasardeux, sous de ténébreuses voûtes éclairées par les rayons avares d’un feu qui expire ; nous n’étendrons pas nos couches dans une salle sans fenêtres, sans portes, sans meubles. Mais vous devez savoir que, quand une jeune personne est introduite dans une demeure de ce genre, elle est toujours logée à part. Pendant que ses hôtes se replient en silence vers l’aile qu’ils habitent, Dorothée, l’antique femme de charge, la conduit cérémonieusement, par un autre escalier et de sombres couloirs, à un appartement déshabité depuis qu’y mourut, vingt ans passés, un vague parent. Ne craindrez-vous pas pour votre raison, quand vous vous trouverez dans cette chambre trop spacieuse, qu’éclaire un lumignon dont les lueurs misérables meurent sur une haute lisse à personnages, et où un lit drapé de lourd velours pourpre ou vert sombre s’allonge funèbre ? Votre cœur ne faillira-t-il pas ?

– Oh ! mais rien de tout cela ne m’arrivera, j’en suis sûre.

– Combien craintivement vous inventorierez le mobilier de votre chambre ! Et que distinguerez-vous ? Tables, toilettes, armoires ni commodes ; mais, peut-être, là les débris d’un luth, là un lourd coffre que nul effort ne peut ouvrir, au-dessus de la cheminée le portrait de quelque inquiétant guerrier sur lequel vos yeux s’hallucineront. Dorothée, cependant, que trouble votre survenue, vous regarde anxieuse et risque quelques spécieux avis. Sous couleur de relever votre courage, elle vous confirme dans l’idée que cette partie de l’abbaye est hantée et vous avertit qu’aucun domestique ne saurait entendre votre appel. Sur ce réconfortant adieu, elle fait la révérence et se retire. Vous écoutez jusqu’à leur résonnance dernière ses pas s’éloigner et quand, le cœur défaillant, vous voulez fermer la porte, vous constatez qu’elle n’a pas de serrure.

– Oh ! monsieur Tilney, comme c’est effrayant ! C’est absolument comme dans les livres. Mais certainement rien de tout cela ne m’arrivera. Je suis sûre que votre femme de charge n’est pas cette Dorothée… Et ensuite ?…

– Peut-être, la première nuit, ne se passera-t-il rien d’insolite. Après avoir surmonté l’appréhension que ce lit vous inspire, vous vous y glisserez enfin et, quelques heures, vous dormirez d’un sommeil trouble. La seconde nuit, la troisième au plus tard, se déchaînera sans doute un orage. Des coups de tonnerre à ébranler l’édifice jusqu’à sa base se répercuteront dans les monts d’alentour, et, tandis que siffleront plus fort les rafales accompagnatrices, vous croirez discerner (car votre lampe n’est pas éteinte) qu’un pan des tentures remue. Incapable de réprimer votre curiosité en une si propice occurrence, vous vous lèverez et, vous drapant d’un peignoir, vous irez vers le mystère. Après un court examen, vous découvrirez dans la tapisserie une fente si habilement dissimulée qu’elle devait défier l’inspection la plus minutieuse. Écartant les pans, vous apercevrez une porte défendue uniquement par de fortes barres et un verrou. Vous réussissez à l’ouvrir, et, la lampe à la main, la franchissez : vous êtes maintenant dans une petite pièce à voûte surbaissée.

– Non, vraiment, j’aurais trop peur.

– Comment ! Quand Dorothée vous a laissé entendre qu’il y a, entre votre appartement et la chapelle de Saint-Antoine, distante de deux milles à peine, un secret et souterrain chemin ! Reculeriez-vous devant une aventure si simple ? Non, non, vous passerez donc de l’étroite salle voûtée dans d’autres salles et dans d’autres encore, sans remarquer dans aucune d’elles rien d’anormal. Dans l’une, peut-être, verrez-vous un poignard, dans une autre des gouttes de sang, dans une troisième les vestiges de quelque instrument de torture. Mais comme il n’y a rien, en tout cela, que de très naturel et comme votre lampe est sur le point de s’éteindre, vous vous décidez à rentrer dans votre appartement. Dans une des salles que vous traversez en revenant sur vos pas, vous apercevrez soudain un antique cabinet ébène et or, que vous n’aviez pas vu malgré votre minutieux examen. Sous l’empire d’un irrésistible pressentiment, vous vous approchez. Vous ouvrez les battants, visitez les tiroirs, sans rien découvrir qui vaille l’attention, un amas de diamants tout au plus. Mais vous avez touché un ressort secret, un panneau intérieur s’est ouvert : vous apercevez un rouleau de papier. Vous le saisissez : c’est un manuscrit volumineux. Riche de ce trésor, vous courez à votre chambre. À peine avez-vous pu déchiffrer : « Oh ! qui que tu sois, toi entre les mains de qui est tombé ce mémorial de la déplorable Mathilde… » la mèche s’éteint au bec de la lampe : vous êtes dans les ténèbres.

– Oh, non ! non ! ne dites pas cela !… Je vous en prie, continuez.

Mais Henry était trop amusé par le spectacle de l’émoi de sa compagne pour être capable de continuer le jeu et de maintenir plus longtemps sa voix dans le ton solennel du sujet. Il déclara remettre à l’imagination de Catherine le soin d’achever la lecture des malheurs de Mathilde. Catherine, reprenant possession d’elle-même, fut honteuse d’avoir montré une si avide curiosité : elle affirma que son attention avait été séduite, mais non pas sa foi. Elle était certaine que Mlle Tilney ne la logerait pas dans une telle chambre. Elle n’avait nulle crainte à ce sujet.

Comme approchait la fin du voyage, son impatience de connaître Northanger, qu’avait atténuée une conversation relative aux sujets les plus divers, reprit le dessus, et, à chaque détour de la route, elle espérait, avec une crainte religieuse, voir surgir d’un massif de chênes ses murailles de pierre grise et étinceler au soleil du soir ses hautes fenêtres gothiques. Mais le bâtiment était si peu élevé qu’elle avait franchi les portes d’enceinte et se trouvait en plein sur le territoire de Northanger sans avoir vu même une antique cheminée.

Elle ne savait pas bien si elle devait s’étonner, et pourtant il y avait dans cette façon d’aborder l’abbaye quelque chose qui la déconcertait. Longer des bâtiments tout modernes, se trouver et si naturellement dans l’enceinte de l’abbaye, rouler si vite sur un fin gravier, tout cela sans obstacles, sans alertes, sans cérémonial d’aucune sorte, voilà qui la frappait comme un fait étrange et contradictoire. Quoi qu’il en soit, elle n’eut pas le loisir d’une ratiocination plus longue. Un paquet de pluie venait de la frapper au visage, et tout son effort de pensée se consacra à la sauvegarde de son chapeau de paille neuf. Elle était alors sous les murs mêmes de l’abbaye. Elle sauta de la voiture avec l’aide de Henry et se trouva sous l’antique porche, à l’abri. Aussitôt elle pénétrait dans le vestibule où l’attendaient pour lui souhaiter la bienvenue, son amie et le général, – et nul présage de malheur, pas le moindre rappel de quelque scène d’horreur dont eût été témoin l’imposant édifice. Le vent n’avait point porté vers Catherine les soupirs de la victime ; il se contentait de porter une brume épaisse et de faire claquer les jupes de la jeune fille. Celle-ci était prête à faire son entrée au salon et capable de se rendre compte de ce qui se passait autour d’elle.

Une abbaye ! Quelle joie, être vraiment dans une abbaye ! Mais à l’examen des aîtres, elle douta que ce qu’elle avait sous les yeux correspondît à cette notion. Dans sa profusion et son élégance, le mobilier était selon le goût moderne. La cheminée, dont elle s’attendait à voir se développer sculpturalement le vétuste manteau, se restreignait à un Rumford avec plaques de marbre et porcelaines ornementales. Les fenêtres, qu’elle regarda avec un intérêt tout particulier, le général ayant dit qu’il en avait respecté religieusement la forme gothique, ne répondaient pas aux promesses de son imagination. Certes, leur arc avait été conservé, leur forme était gothique, mais leurs vitres étaient si grandes et si limpides ! À une imagination qui s’était représenté des fenêtres à étroits croisillons, à épais meneaux, à vitraux, poussiéreuses et décorées de toiles d’araignée, la réalité était déconcertante.

Le général, voyant Catherine regarder autour d’elle, se mit à parler de l’exiguïté de la pièce, de la simplicité du mobilier qui, destiné à un usage journalier, ne visait qu’au confort, etc. Du moins, dans l’abbaye, y avait-il, il s’en flattait, quelques pièces point indignes de l’attention de Catherine, et il célébrait la riche dorure de l’une d’elles, quand, tirant sa montre, il s’arrêta net pour proférer avec stupéfaction :

– Cinq heures moins vingt !

Ce fut le signal de la dispersion. Catherine fut entraînée par Mlle Tilney avec une hâte qui lui apprit quelle stricte ponctualité était exigée à Northanger.

Elles retraversèrent l’immense vestibule, et gravirent un monumental escalier de chêne ciré qui, de volées en paliers, les conduisit à une longue et spacieuse galerie. D’un côté, une rangée de portes ; de l’autre, des baies qui donnaient sur une cour rectangulaire. Déjà, Mlle Tilney menait Catherine vers une chambre, où elle ne resta qu’un moment, le temps d’exprimer l’espoir que le logis fût trouvé confortable. Elle quitta Catherine, en lui recommandant de faire à sa toilette le moins de changements possible.