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Les Temps difficiles.  Charles Dickens
Chapitre 16. Mari et femme
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Le premier désagrément de M. Bounderby, en apprenant son bonheur, fut causé par la nécessité où il se trouvait de communiquer cette nouvelle à Mme Sparsit. Il ne savait pas comment s’y prendre, et ne se faisait pas une idée nette des conséquences d’une pareille démarche. S’en irait-elle tout de suite, avec armes et bagages, chez Lady Scadgers, ou bien refuserait-elle obstinément de quitter la place ? Se mettrait-elle à gémir ou à dire des gros mots ? Pleurerait-elle toutes les larmes de ses yeux, ou lui arracherait-elle les siens ? Se laisserait-elle briser le cœur, sans casser les vitres ? C’est ce que M. Bounderby ne pouvait nullement prévoir. Cependant, comme il fallait que la chose se fît, il fallut bien aussi se résoudre à la faire, de sorte qu’après avoir commencé plusieurs lettres sans en réussir aucune, il se décida à s’exécuter de vive voix.

En revenant chez lui, le soir qu’il avait fixé pour mettre à exécution cet important projet, il eut la précaution d’entrer chez un pharmacien et d’acheter un flacon de sel volatil d’une force renversante.

« Par saint Georges ! dit M. Bounderby, si elle prend le parti de se trouver mal, j’aurai toujours la satisfaction de lui écorcher la peau du nez. »

Mais il avait beau faire le brave, quand il franchit le seuil de sa propre maison, il n’avait pas du tout la mine d’un héros ; il se présenta plutôt devant l’objet de ses préoccupations comme un chien qui n’a pas la conscience nette en venant tout droit du garde-manger.

« Bonsoir, monsieur Bounderby. »

– Bonsoir, madame, bonsoir. »

Il approcha sa chaise et Mme Sparsit retira la sienne comme pour dire :

« C’est votre coin du feu, monsieur Bounderby ; je me plais à le reconnaître. C’est à vous de l’occuper tout entier, si bon vous semble.

– N’allez pas vous reculer jusqu’au pôle nord, madame, dit M. Bounderby.

– Merci, monsieur, » dit Mme Sparsit qui se rapprocha du feu, mais cependant en deçà de sa première position.

M. Bounderby resta un instant à la contempler, tandis qu’avec les pointes d’une paire de ciseaux, roides et effilés, elle enlevait, dans un but d’ornementation mystérieux, des ronds dans un morceau de batiste, opération qui, jointe à l’aspect des sourcils touffus et du nez romain, suggérait l’idée d’un faucon s’acharnant après les yeux de quelque petit oiseau coriace. Elle s’occupait si assidûment de son travail, qu’il s’écoula plusieurs minutes avant qu’elle levât les yeux de son ouvrage ; M. Bounderby réclama alors son attention par un hochement de tête.

« Madame Sparsit, dit M. Bounderby mettant ses mains dans ses goussets et s’assurant avec la main droite que le flacon serait facile à déboucher, je n’ai pas besoin de vous dire que vous êtes non-seulement une dame bien née et bien élevée, mais une femme de diablement d’esprit.

– En effet, monsieur, répliqua Mme Sparsit, car ce n’est pas la première fois que vous m’honorez de pareilles expressions de votre bonne opinion.

« Madame Sparsit, dit M. Bounderby, je vais vous étonner.

– Vraiment, monsieur ? répliqua Mme Sparsit interrogativement et avec le plus grand calme du monde. Elle portait ordinairement des mitaines, elle mit son ouvrage de côté et lissa ses mitaines.

– Je vais, madame, dit Bounderby,… je vais épouser la fille de Tom Gradgrind.

– En vérité, monsieur ? répondit Mme Sparsit d’un ton suave. Puissiez-vous être heureux, monsieur Bounderby ! Oh ! oui, je souhaite que vous puissiez être heureux, monsieur ! » Et elle prononça ces dernières paroles avec une intonation qui annonçait à la fois tant de condescendance et tant de compassion pour son patron, que Bounderby, beaucoup plus déconcerté que si elle eût lancé sa boîte à ouvrage au milieu de la glace ou qu’elle fût tombée en syncope sur le tapis, boucha hermétiquement le flacon de sel volatil caché dans sa poche et se dit :

« Diantre soit de cette femme ! Qui est-ce qui se serait jamais douté qu’elle allait prendre la chose en douceur ? »

« Je souhaite de tout mon cœur, monsieur, dit Mme Sparsit d’un air tout à fait distingué (car, en un moment, elle avait pris l’air d’une femme qui se croyait le droit de s’apitoyer à tout jamais sur le sort de M. Bounderby), que vous puissiez être heureux sous tous les rapports.

– Merci, madame, répliqua M. Bounderby avec un peu de mécontentement dans la voix, qui avait baissé d’un ton, malgré lui, je vous suis fort obligé. J’espère bien l’être.

– En vérité, monsieur ? dit Mme Sparsit avec une grande affabilité. Mais, au fait, c’est tout naturel, c’est tout simple. »

Ici M. Bounderby fit une pause assez gauche et assez embarrassante. Mme Sparsit reprit son ouvrage et fit entendre à diverses reprises une petite toux, la toux d’une femme qui a la conscience de sa force et de sa magnanimité.

« Or, madame, reprit Bounderby, cela étant, je m’imagine qu’il ne saurait convenir à une dame comme vous de rester ici, malgré le désir qu’on pourrait avoir de vous garder ?

– Ah ! Dieu, non, monsieur, il n’y faut pas songer. »

Mme Sparsit secoua la tête, toujours avec son air tout à fait distingué, en variant un peu l’intonation de la petite toux ; c’était maintenant la toux d’une femme qui sent venir en elle le don de prophétie et qui résiste, comme la pythonisse, au souffle de l’esprit, persuadée qu’il vaut mieux essayer de l’étouffer en toussant.

« Toutefois, madame, dit Bounderby, il se trouve à la banque, à ma banque, des appartements où la présence d’une dame bien née et bien élevée, qui s’y installerait en qualité de gardienne, serait regardée comme une bonne aubaine. Si les mêmes gages…

– Pardon, monsieur ; mais vous avez été assez bon pour me promettre de toujours employer l’expression gratification annuelle.

– Soit, madame, gratification annuelle. Si la même gratification annuelle vous paraît acceptable là-bas, je ne vois, pour ma part, aucun motif pour nous séparer.

– Monsieur, répondit Mme Sparsit, cette offre est digne de vous, et si la position que je devrais occuper à la banque est telle que je puisse l’accepter sans descendre plus bas dans l’échelle sociale…

– Elle l’est, ça va sans dire ; autrement, madame, pouvez-vous penser que je l’aurais proposée à une dame qui a fréquenté le monde que vous avez fréquenté ? Non que je me soucie de ce monde-là, vous savez ! Mais vous, c’est différent.

– Monsieur Bounderby, vous êtes rempli d’égards.

– Vous y aurez votre appartement particulier, le feu, la chandelle, et vous aurez votre bonne pour vous servir et l’homme de peine pour vous protéger ; enfin vous serez ce que je me permets d’appeler diantrement à votre aise.

– Monsieur, répondit Mme Sparsit, pas un mot de plus. En me démettant des honorables fonctions que j’occupe ici, je n’échapperai pas à la triste nécessité de manger le pain de la dépendance (elle aurait pu dire le ris de veau[5] de la dépendance, vu que ce mets délicat, assaisonné d’une bonne sauce au roux, était son souper de prédilection), et j’aime mieux le recevoir de vous que de tout autre. Monsieur, j’accepte votre offre avec reconnaissance et avec des remercîments bien sincères pour toutes vos bontés. Et je souhaite, monsieur, continua Mme Sparsit en terminant avec une intonation de pitié bien marquée, je souhaite bien vivement que vous trouviez dans Mlle Gradgrind la femme que vous désirez et que vous méritez ! »

Rien désormais ne put décider Mme Sparsit à abandonner le rôle de bienveillante pitié qu’elle avait pris. Ce fut en vain que Bounderby tempêta et voulut revendiquer ses droits d’homme heureux avec des explosions de bonheur matrimonial ; Mme Sparsit était bien décidée à le regarder comme une victime et à le plaindre. Elle fut polie, obligeante, gaie, souriante ; mais plus la dame se montrait polie, obligeante, gaie, souriante, plus c’était lui qui avait l’air d’un être sacrifié, d’une victime, enfin. Elle paraissait tellement s’apitoyer sur le malheureux sort de son patron, que le gros visage rougeaud du fabricant se couvrait d’une sueur froide dès qu’elle le regardait.

Cependant il avait été convenu que le mariage serait célébré dans un délai de deux mois, et M. Bounderby se rendait tous les soirs à Pierre-Loge en qualité de soupirant agréé, et chaque fois l’amour se faisait sous forme de bracelets et de bijoux. Au moment des fiançailles, l’amour prit à chaque visite un aspect de plus en plus manufacturier. On fabriqua des robes, on fabriqua des bijoux, on fabriqua des gâteaux et des gants, on fabriqua un contrat de mariage, avec accompagnement abondant de faits appropriés à la circonstance. Toute l’affaire ne fut qu’un fait d’un bout à l’autre. Les heures se gardèrent bien d’accomplir aucune de ces gradations couleur de rose que la sottise des poètes leur fait exécuter en pareil cas ; les pendules n’allèrent ni plus ni moins vite qu’à l’ordinaire. L’horloge lugubrement statistique de l’observatoire Gradgrind continua à immoler chaque seconde à mesure qu’elle naissait, et à l’enterrer avec son exactitude habituelle.

Le jour arriva donc, comme tous les autres jours arrivent pour ceux qui savent n’écouter que la voix de la raison ; et, lorsqu’il vint, on unit dans l’église aux jambes de bois sculptées (cet ordre d’architecture si populaire) Josué Bounderby de Cokeville à Louise, fille aînée de Thomas Gradgrind, de Pierre-Loge, membre du parlement pour ladite ville. Et, quand ils furent unis par les liens sacrés de l’hyménée, ils s’en retournèrent déjeuner à Pierre-Loge, déjà nommé.

L’heureux événement y avait rassemblé une société d’élite dont chaque membre savait d’où venaient les produits qu’il buvait ou mangeait, et comment on importait ou exportait ces produits et en quelles quantités, à bord de navires anglais ou de navires étrangers ; rien ne leur échappait. Les demoiselles d’honneur, y compris même la petite Jeanne Gradgrind, étaient, sous le point de vue intellectuel, dignes de devenir les compagnes du célèbre enfant calculateur ; il n’y avait pas un seul convive qui fût suspect de penser à aucune baliverne sentimentale.

Après le déjeuner, le marié leur adressa la parole en ces termes :

« Messieurs et dames, je suis Josué Bounderby, de Cokeville. Puisque vous nous avez fait, à moi et à ma femme, l’honneur de boire à nos santés et d’exprimer des vœux pour notre bonheur, je suppose que je suis tenu de vous remercier ; et, pourtant, comme vous me connaissez tous et savez ce que je suis, vous ne vous attendrez pas à un discours de la part d’un homme qui, lorsqu’il voit un poteau, dit : Voilà un poteau, et, lorsqu’il voit une pompe, dit : Voilà une pompe ; mais qu’on n’obligera jamais à dire que le poteau est une pompe ou la pompe un poteau, bien moins encore que l’un ou l’autre est un cure-dent. Si vous tenez à entendre un discours ce matin, mon ami et beau-père Tom Gradgrind est membre du parlement : adressez-vous à lui, je ne suis pas votre homme. Cependant j’ose espérer que l’on m’excusera si je me sens un peu fier de mon indépendance lorsque je jette un coup d’œil autour de cette table et que je me rappelle combien peu je pensais à épouser la fille de Tom Gradgrind, quand j’étais un vagabond des rues tout déguenillé, qui ne se lavait jamais la figure, à moins de rencontrer une pompe, et encore tout au plus une fois tous les quinze jours. J’aime donc à croire que ce sentiment de mon indépendance vous plaira ; s’il ne vous plaît point, je n’y puis rien. Je me sens indépendant. Maintenant, je disais donc, comme vous le disiez vous-mêmes, en nous portant une santé, que depuis ce matin je suis l’époux de la fille de Tom Gradgrind. Je suis très-content de l’être. J’ai longtemps désiré de l’être. J’ai vu la manière dont elle a été élevée, et je crois qu’elle est digne de moi. D’un autre côté, pour ne pas vous tromper, je crois que je suis digne d’elle. Je vous remercie donc, pour elle et pour moi, des vœux que vous venez d’exprimer ; et le meilleur souhait que je puisse faire pour la partie non mariée de la présente compagnie, est celui-ci : Puissent tous les célibataires trouver une aussi bonne femme que celle que j’ai trouvée, et puissent toutes les jeunes filles trouver un mari qui me ressemble ! »

Peu de temps après ce discours, comme les nouveaux mariés partaient pour un petit tour nuptial du côté de Lyon (M. Bounderby voulait profiter de l’occasion pour voir comment les Bras se conduisaient par là, et si les ouvriers de cette ville demandaient, eux aussi, à manger avec des cuillers d’or), l’heureux couple se disposa à gagner le chemin de fer. La mariée, en descendant l’escalier dans sa toilette de voyage, trouva Tom qui l’attendait ému fortement, peut-être par ses sentiments fraternels, peut-être aussi par le vin du déjeuner.

« Quelle brave fille tu fais ! Tu es une sœur du premier numéro, Lou ! lui dit Tom à l’oreille. »

Elle s’attacha à lui, comme il eût été à désirer pour elle qu’elle se fût attachée ce jour-là à quelque nature plus tendre, et pour la première fois sa froide réserve fut un peu ébranlée.

« Le vieux Bounderby est tout prêt ! dit Tom. Pas de temps à perdre. J’irai t’attendre au débarcadère, quand tu reviendras. Dis donc, ma chère Lou ! c’est fameux, n’est-ce pas ? »

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[5] Jeu de mots : sweet-bread, ris de veau, mot à mot : pain doux.