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Les Temps difficiles.  Charles Dickens
Chapitre 25. Pour en finir
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Mme Sparsit, se reposant dans la villa Bounderby pour rendre du ton à ses nerfs, exerçait nuit et jour une surveillance si active, à l’ombre de ses sourcils coriolanesques, que ses yeux, semblables à deux phares allumés sur des récifs, auraient suffi pour avertir tout marin prudent de prendre garde d’aller donner contre un rocher aussi terrible que son nez romain et les sombres écueils des rides d’alentour, si la bonne dame n’eût rassuré son monde par ses manières calmes et doucereuses. Bien qu’il fût difficile de croire que ses disparitions nocturnes fussent autre chose qu’une simple affaire de forme, tant ces yeux classiques restaient sévèrement éveillés et tant il semblait impossible que ce nez inflexible pût céder à l’influence bienfaisante d’un paisible sommeil, cependant il y avait dans toute sa personne, dans sa façon de s’asseoir, de lisser ses mitaines (qui n’étaient pas bien moelleuses, fabriquées comme elles l’étaient d’un tissu aussi perméable à l’air que le treillage d’un garde-manger), il y avait dans sa manière de chevaucher à l’amble sur sa chaise, vers des pays inconnus, le pied dans son étrier de coton, une telle sérénité, que l’observateur le plus défiant ne pouvait s’empêcher de finir par la prendre pour une tourterelle, incorporée par quelque caprice de la nature dans le tabernacle terrestre d’un oiseau de proie.

Il n’y avait pas de femme comme elle pour rôder partout dans la maison. Comment faisait-elle pour qu’on la rencontrât ainsi à tous les étages à la fois ? C’était inexplicable. Une dame chez qui le sentiment des convenances paraissait inné, alliée d’ailleurs à des familles si distinguées, ne pouvait pas être soupçonnée de sauter par-dessus la rampe ou de se laisser glisser du haut en bas pour arriver plus vite, et pourtant la facilité extraordinaire avec laquelle elle voyageait aurait pu justifier les suppositions les plus bizarres. Une autre circonstance également remarquable chez Mme Sparsit, c’est qu’elle ne se pressait jamais. Elle se transportait avec la rapidité d’une balle, du grenier au rez-de-chaussée, sans jamais perdre son haleine ni sa dignité au moment de son arrivée. Je doute même qu’aucun regard humain l’ait jamais vue marcher d’un pas rapide.

Elle fut fort gracieuse pour M. Harthouse et échangea avec lui quelques paroles aimables. Peu de temps après être arrivée chez M. Bounderby, elle lui fit sa majestueuse révérence dans le jardin, un matin avant le déjeuner.

« Comme le temps passe ! il me semble que c’est hier monsieur, dit Mme Sparsit, que j’ai eu l’honneur de vous recevoir à la banque, lorsque vous avez eu la bonté de venir me demander l’adresse de M. Bounderby.

– C’est une circonstance, à coup sûr, que je ne saurais oublier dans tout le cours des âges, répondit M. Harthouse penchant la tête vers Mme Sparsit de l’air le plus indolent.

– Nous vivons dans un monde bien étrange, monsieur, dit Mme Sparsit.

– J’ai eu l’honneur, par une coïncidence dont je serai toujours fier, madame, de faire la même remarque, quoique en termes moins piquants.

– Je dis un monde étrange, monsieur, poursuivit Mme Sparsit après avoir répondu à ce compliment en abaissant ses noirs sourcils, ce qui donna à son visage une expression qui jurait avec le ton mielleux de sa voix, un monde étrange en ce qui concerne les intimités que nous formons aujourd’hui avec des personnes qui, hier, nous étaient tout à fait inconnues. Je me remémore, monsieur, qu’à cette occasion, vous êtes allé jusqu’à dire que Mlle Gradgrind vous faisait peur.

– Votre mémoire me fait plus d’honneur que mon peu d’importance n’en mérite. J’ai profité de vos renseignements pour me corriger de ma timidité, et il est inutile d’ajouter que je les ai trouvés parfaitement exacts. Le talent de madame Sparsit pour… en un mot, pour tout ce qui exige de l’exactitude… avec un mélange de force morale… et d’esprit de famille… a trop d’occasions de se développer pour qu’on puisse le mettre en doute. »

On aurait cru qu’il allait s’endormir sur ce compliment, tant il lui avait fallu de temps pour arriver jusqu’au bout ; tant il s’était montré distrait en le faisant.

« Vous avez trouvé Mlle Gradgrind (vraiment je ne puis m’habituer à l’appeler Mme Bounderby, c’est très-absurde de ma part) aussi jeune que je vous l’avais décrite ? demanda Mme Sparsit.

– Vous m’aviez dépeint son portrait à ravir, dit M. Hartnouse. Une ressemblance parfaite.

– Quelle aimable personne, monsieur ! dit Mme Sparsit faisant rouler ses mitaines l’une sur l’autre.

– Extrêmement aimable.

– On trouvait autrefois, dit Mme Sparsit, que Mlle Gradgrind manquait d’animation ; mais j’avoue qu’elle me paraît avoir beaucoup gagné sous ce rapport ; j’en ai été frappée. Et, justement, tenez ! voilà M. Bounderby lui-même ! s’écria Mme Sparsit avec plusieurs signes de tête consécutifs, comme si elle n’eût eu que pour lui des yeux et des oreilles. Comment vous trouvez-vous ce matin, monsieur ? Allons ! monsieur, un peu plus de gaieté.

Or, cette persévérance obstinée de Mme Sparsit à vouloir soulager la misère de son hôte et alléger le poids de son fardeau, avait déjà commencé à rendre M. Bounderby plus doux que de coutume pour elle, et plus dur que de coutume envers les autres, à commencer par sa femme. Aussi, lorsque Mme Sparsit lui dit avec une gaieté forcée : « Vous avez besoin de déjeuner, monsieur ; mais je présume que Mlle Gradgrind ne tardera pas à venir prendre le haut bout de la table, » M. Bounderby répliqua :

« Si j’attendais que ma femme s’occupât de moi, madame, je sais fort bien que je pourrais attendre jusqu’au jour du jugement dernier. Je vous prierai donc de vous donner la peine de faire le thé vous-même. »

Mme Sparsit consentit et reprit son ancienne place à table.

Encore une occasion de plus pour cette excellente femme de faire de plus en plus du sentiment ! Elle était si humble, néanmoins, que, lorsque Louise se montra, elle se leva, protestant qu’elle n’aurait jamais songé à s’asseoir à cette place dans les circonstances actuelles, bien qu’elle eût eu pendant de longues années l’honneur de faire le déjeuner de M. Bounderby, avant que Mlle Gradgrind (pardon, elle voulait dire Mme Bounderby… elle espérait qu’on voudrait bien l’excuser, elle ne pouvait vraiment pas s’y faire, mais elle comptait bientôt se familiariser avec ce titre) eût accepté la position qu’elle occupait maintenant. Ce n’était, ajouta-t-elle, que parce que Mlle Gradgrind se trouvait un peu en retard, et parce que le temps de M. Bounderby était très-précieux… enfin, parce qu’elle savait de longue date combien il était essentiel pour lui de déjeuner à heure fixe, qu’elle avait pris la liberté de céder au désir d’une personne dont les volontés étaient depuis longtemps des lois pour elle.

« Là ! restez où vous êtes, madame, dit M. Bounderby, restez où vous êtes ; Mme Bounderby sera charmée que vous lui épargniez cette peine, soyez-en sûre.

– Ne dites pas cela, monsieur, répliqua Mme Sparsit d’un ton presque sévère, c’est trop désobligeant pour Mme Boun-derby, et il n’est pas dans votre nature de vouloir désobliger personne.

– Vous pouvez être tranquille, madame… N’est-ce pas, Lou, que cela vous est bien égal ? dit M. Bounderby à sa femme d’un ton assez bourru.

– Certainement. Qu’est-ce que ça peut me faire ? Pourquoi voulez-vous que cela me fasse quelque chose ?

– Et nous donc ! pourquoi voulez-vous que ça nous fasse quelque chose, madame Sparsit ? dit M. Bounderby gonflé du sentiment de sa dignité offensée. Vous voyez bien que vous attachez trop d’importance à ces choses-là, madame. Par saint Georges ! on vous fera renoncer ici à vos plus chères traditions domestiques. Vous avez des idées rococo, madame. Parlez-moi des enfants de Tom Gradgrind, à la bonne heure !

– Qu’est-ce que vous avez ? demanda Louise froidement étonnée. Qui donc vous a offensé ?

– Offensé ! répéta Bounderby. Pensez-vous donc que si j’avais été offensé le moins du monde, je ne l’aurais pas dit ? Que je n’en aurais pas demandé réparation ? J’ai l’habitude de parler franchement. Je n’y vais pas par quatre chemins.

– Je ne suppose pas, en effet, que personne ait jamais eu l’occasion de vous trouver trop discret ou trop délicat dans l’expression de vos sentiments, répondit tranquillement Louise ; pour moi, je dois dire que je n’ai jamais eu à vous adresser ce reproche, ni comme enfant, ni comme femme. Je ne sais pas ce que vous voulez.

– Ce que je veux ? riposta M. Bounderby. Rien. Autrement, croyez-vous, Lou Bounderby, que moi, Josué Bounderby de Cokeville, si je voulais quelque chose, je ne m’arrangerais pas pour avoir ce que je veux ? »

Comme il frappait la table de façon à faire résonner les tasses, Louise le regarda, le visage animé d’une rougeur orgueilleuse : encore un nouveau changement ! pensa M. James Harthouse.

« Vous êtes incompréhensible ce matin, dit-elle ; mais ne prenez pas la peine de vous expliquer davantage, je vous prie. Je ne suis pas curieuse, je ne tiens pas à en savoir plus long. »

Ce sujet épuisé, M. Harthouse se mit à causer avec une gaieté indolente de choses indifférentes. Mais à dater de ce jour, l’influence exercée par Mme Sparsit sur M. Bounderby contribua à rapprocher encore Louise et James Harthouse, à aliéner davantage la jeune femme de son mari et à augmenter cette dangereuse confiance dans un étranger, à laquelle elle s’était laissée aller par des degrés si insensibles, qu’à présent, l’eût-elle voulu, elle n’aurait pu revenir sur ses pas. Mais le voulait-elle ? Ne le voulait-elle pas ? C’est là un secret qui resta caché au fond de son cœur.

Mme Sparsit fut tellement émue ce matin-là, qu’après le déjeuner, lorsqu’elle aida M. Bounderby à prendre son chapeau, et se trouva seule avec lui dans l’antichambre, elle déposa un chaste baiser sur sa main en murmurant : « Mon bienfaiteur ! » et se retira accablée de chagrin. Pourtant, c’est un fait incontestable, à la connaissance de l’auteur de cette histoire véridique, que, cinq minutes après que M. Bounderby eut quitté la maison, coiffé de ce même chapeau, la même petite-fille des Scadgers, parente par alliance des Powler, agita d’un air menaçant sa mitaine droite sous le nez du portrait de son bienfaiteur, et fit à cette œuvre d’art une grimace méprisante en disant :

« C’est bien fait, imbécile, j’en suis bien aise ! »

M. Bounderby venait de partir à peine, lorsque Bitzer fit son apparition. Bitzer était arrivé, avec un message daté de Pierre-Loge, par le train qu’on voyait s’en aller à présent criant et grondant le long des viaducs qui enjambaient les houillères passées et présentes de ce pays inculte. Il apportait un billet pressé qui annonçait à Louise que Mme Gradgrind était très-malade. La pauvre dame ne s’était jamais bien portée, d’aussi loin que sa fille pouvait se rappeler ; mais depuis quelques jours son état avait empiré, et elle avait continué à s’affaisser pendant toute la nuit dernière. En ce moment elle était aussi près de la mort qu’elle pensait être près de quelque chose qui exigeât pour en sortir l’ombre d’une velléité impossible avec la nullité de ses moyens volitifs.

Accompagnée du plus blond des hommes de peine, pâle serviteur bien choisi pour ouvrir la porte de la mort à laquelle frappait Mme Gradgrind, Louise roula jusqu’à Cokeville, par-dessus les houillères passées et présentes, et fut absorbée bientôt dans les machines enfumées de cette cité dévorante. Elle renvoya le messager à ses affaires, monta dans une voiture et se fit conduire à son ancien domicile.

Elle y était rarement retournée depuis son mariage. Son père était presque toujours à Londres, occupé à tamiser et à retamiser son tas de cendres parlementaires, sans en retirer paillettes ni lingots, et il se trouvait encore pour le moment fort affairé à farfouiller dans le tas d’ordures national.

Sa mère, toujours couchée sur un canapé, ne regardait guère les visites de sa fille que comme des causes de dérangement ; Louise ne se sentait pas du tout propre à tenir compagnie à des enfants ; elle ne s’était plus jamais radoucie pour Sissy depuis le jour où la fille du saltimbanque avait levé les yeux pour regarder d’un air de tendre compassion la prétendue de M. Bounderby. Mme Bounderby n’avait rien qui lui fît désirer de revoir la maison paternelle, et elle n’y était pas retournée.

Lorsqu’elle s’approcha du séjour de son enfance, elle ne sentit pas non plus s’éveiller en elle ces douces influences qui se rattachent au foyer paternel. Les rêves du jeune âge, ses fables aériennes, les décorations gracieuses, charmantes, impossibles, dont il embellit dans l’imagination un monde encore inconnu ; toutes ces illusions auxquelles il est si bon d’avoir cru une fois dans sa vie, qu’il est si bon de se rappeler lorsqu’on est trop vieux pour y croire encore, ne pouvaient avoir de prise sur elle, avec l’enfance décolorée que son éducation lui avait faite. Ce n’était pas pour elle que ces souvenirs de la jeunesse s’évoquent les uns les autres, comme la Charité appelle autour d’elle tous les petits enfants ; ce n’était pas pour elle qu’ils aiment à retracer de leurs mains innocentes, dans les chemins pierreux de ce monde, un jardin où il vaudrait mieux pour tous les enfants d’Adam qu’ils vinssent plus souvent réchauffer leur vieux désenchantement au soleil du passé, se retremper dans leur confiance simple et naïve, au lieu de se montrer si fiers de leur sagesse acquise dans les misères du monde. Non, Louise était étrangère à ces rêves. Avant d’arriver à la raison, elle n’avait pas parcouru les routes enchantées de l’imagination où tant de millions d’enfants avaient passé avant elle. Elle n’avait pas trouvé au bout de sa course magique la raison, sous la forme d’une divinité bienfaisante, s’inclinant devant des divinités non moins puissantes qu’elle. La raison lui avait apparu tout d’abord comme une sombre idole, froide et cruelle, comme un tyran farouche qui se fait amener ses victimes pieds et poings liés, pour lire leur conduite dans son œil sans regard, et pour recueillir de ses lèvres de glace les préceptes d’une science insipide, le mouvement et le jaugeage réduits en vapeur et en kilos. Voilà pour Louise les souvenirs de son enfance dans la maison de son père. Si elle avait une arrière-souvenance des sources et des fontaines que la nature avait mises dans son jeune cœur, c’était pour se rappeler qu’on les avait desséchées au moment où elles ne demandaient qu’à jaillir. Où étaient-elles maintenant ces eaux rafraîchissantes ? elles étaient allées fertiliser chez d’autres le sol heureux où la grappe de raisin pousse sur les épines et les figues sur les chardons.

Elle entra dans la maison et dans la chambre de sa mère, en proie à un chagrin profond et endurci. Depuis le départ de Louise, Sissy avait vécu avec le reste de la famille sur un pied d’égalité. Sissy était auprès de Mme Gradgrind ; et Jane, la jeune sœur, qui avait maintenant dix ou douze ans, était dans la chambre.

On eut beaucoup de peine à faire comprendre à Mme Gradgrind que sa fille aînée était là. Elle reposait sur un canapé, appuyée, par un reste de vieille habitude, sur des coussins : elle conservait son ancienne attitude autant que pouvait le faire un corps épuisé de faiblesse. Elle avait formellement refusé de prendre le lit, craignant, disait-elle, de n’en voir jamais la fin.

Sa voix affaiblie paraissait venir de si loin, du fond de son paquet de châles, et le son des voix étrangères qui lui adressaient la parole semblait mettre si longtemps à parvenir à ses oreilles, qu’on aurait pu la croire couchée au fond d’un puits. La pauvre dame était là sans doute plus près de la vérité qu’elle ne l’avait jamais été : c’est une manière comme une autre d’expliquer la chose.

Lorsqu’on lui dit que Mme Bounderby était là, elle répondit, comme si elle jouait aux propos interrompus, qu’elle n’avait jamais appelé son gendre par ce nom-là, depuis qu’il avait épousé Louise ; qu’en attendant qu’elle eût trouvé un nom convenable, elle l’avait appelé J ; et qu’elle ne voulait pas, en ce moment, déroger à cette règle, n’ayant pas encore réussi à se procurer un nom qui pût remplacer définitivement cette initiale. Louise était déjà depuis quelques minutes assise auprès d’elle et lui avait parlé bien des fois, avant que la malade parvînt à bien comprendre qui c’était. Mais alors elle sembla sortir d’un rêve.

« Eh bien, ma chère, dit Mme Gradgrind, j’espère que tout va à ton gré ? C’est ton père qui a tout fait. Il y tenait beaucoup. Et il doit avoir fait pour le mieux.

– Je voudrais savoir de tes nouvelles, mère, au lieu de te donner des miennes.

– Tu veux savoir de mes nouvelles, ma chère ? Voilà qui m’étonne ! je t’assure que personne ne s’en occupe guère ici. Cela ne va pas bien du tout, Louise. Je suis faible et tout étourdie.

– Souffres-tu, chère mère ?

– Je crois qu’il y a une douleur quelque part dans la chambre, dit Mme Gradgrind, mais je ne suis pas tout à fait certaine de l’avoir. »

Après cette étrange réponse, elle garda le silence pendant quelque temps. Louise, tenant la main de sa mère, ne sentait plus battre le pouls ; mais, lorsqu’elle la porta à ses lèvres, elle put voir palpiter un mince filet de vie.

« Tu vois rarement ta sœur, dit Mme Gradgrind. Elle te ressemble de plus en plus à mesure qu’elle grandit. Je voudrais te la faire voir. Sissy, amenez-la près de moi. »

On l’amena, et elle se tint debout, la main dans celle de sa sœur. Louise avait remarqué que Jane s’était avancée, le bras autour du cou deSissy, et elle sentit la différence de cet accueil.

« Vois-tu comme elle te ressemble, Louise ?

– Oui, mère. Je crois qu’elle me ressemble, Mais…

– Hein ? Oui, c’est ce que je dis toujours, s’écria Mme Gradgrind avec une vivacité inattendue. Et cela me rappelle… Je… J’ai à te parler, ma chère. Sissy, ma bonne fille, laissez-nous seules un instant. »

Louise avait lâché la main de Jane ; elle trouvait le visage de sa sœur plus souriant et plus heureux que ne l’avait jamais été le sien ; elle y avait vu, non sans un mouvement de dépit, même dans la chambre de sa mère mourante, un reflet de la douceur de cet autre visage présent aussi devant elle : ce tendre visage aux yeux confiants, pâli par les veilles et la sympathie, mais plus pâle encore par le contraste d’une abondante chevelure, noire comme jais.

Restée seule avec sa mère, Louise vit un calme lugubre se répandre sur le visage de la moribonde ; on eût dit qu’elle s’en allait à la dérive le long de quelque grand fleuve, toute résistance terminée, heureuse de se laisser emporter par le courant. La jeune femme porta encore une fois à ses lèvres cette ombre d’une main, et rappela sa mère à elle :

« Vous alliez me dire quelque chose, mère ?

– Comment ?… Oui, oui, ma chère. Tu sais que maintenant ton père est toujours absent. Il faut donc que je lui écrive à ce sujet.

– À quel sujet, mère ? Ne vous préocoupez pas ainsi. À quel sujet ?

– Tu dois te rappeler, ma chère, chaque fois que j’ai dit quelque chose, n’importe sur quoi, je n’en ai jamais vu la fin, et, par conséquent, j’ai depuis longtemps cessé de dire mon opinion.

– Je t’entends, mère. »

Mais ce ne fut qu’en penchant tout près d’elle son oreille, et en suivant avec attention le mouvement de ses lèvres, que Louise put recueillir, pour leur donner un sens, des sons si faibles et si entrecoupés.

« Tu as beaucoup appris, Louise, et ton frère aussi. Des hologies de toute espèce, du matin au soir. S’il reste une hologie quelconque qui n’ait pas été usée jusqu’à la corde dans cette maison, tout ce que je puis dire, c’est que j’espère bien qu’on ne m’en parlera plus jamais.

– Je t’entends bien, mère, fais seulement un effort pour continuer. »

Louise disait ceci pour empêcher sa mère de se laisser emporter trop vite par le courant.

« Mais il y a une chose qui ne se trouve pas du tout parmi les hologies… ton père a manqué cela ou bien il l’a oublié, Louise. Je ne sais pas au juste ce que c’est. J’y ai souvent pensé, lorsque Sissy était là, assise auprès de moi. Je n’en retrouverai jamais le nom, mamtenant. Peut-être ton père le trouvera-t-il. Cela me rend inquiète. Je veux lui écrire pour le prier au nom du ciel de découvrir ce que c’est. Donne-moi une plume, donne-moi une plume. »

Mais elle n’avait plus même le pouvoir de se remuer ; sa pauvre tête continuait seule à se tourner encore de droite à gauche et de gauche à droite, à défaut d’autre langage.

Elle se figura, cependant, qu’on lui avait donné ce qu’elle demandait, et que la plume qu’elle n’aurait pas pu tenir était entre ses doigts. Peu importent les caractères inintelligibles qu’elle se mit à tracer sur ses enveloppes. La main qui les écrivait ne tarda pas à devenir immobile ; la lumière qui n’avait jamais jeté qu’une lueur faible et douteuse derrière cette ombre chinoise à demi effacée, s’éteignit, et Mme Gradgrind, malgré son peu d’intelligence, au sortir de cette obscurité où l’homme se traîne et s’agite en vain, se trouva revêtue de la gravité imposante des sages et des patriarches.