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Les Temps difficiles.  Charles Dickens
Chapitre 30. Très-ridicule
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M. James Harthouse passa toute une nuit et toute une journée dans une telle agitation, que le grand monde, l’œil armé de son meilleur lorgnon, aurait eu peine, pendant cet intervalle d’aliénation mentale, à reconnaître ce jeune homme pour M. Jem, le frère de l’honorable et facétieux membre du parlement. C’est positif, il était très-agité. Il y eut même des fois où il s’exprima avec une animation qui ressemblait à la façon de parler du commun des martyrs[8].

Il entrait et sortait d’une manière incompréhensible, comme un homme qui ne sait que faire. Il galopait sur les routes comme un voleur de grands chemins. En un mot, il était si ennuyé qu’il oubliait qu’il y a aussi, pour l’ennui des gens comme il faut, certaines règles à pratiquer, prescrites par les autorités compétentes en matière de mode.

Après avoir lancé son cheval sur Cokeville au milieu de l’orage, comme s’il n’y avait qu’un pas à faire, il veilla toute la nuit : de temps à autre il tirait son cordon de sonnette avec furie, accusant le garçon qui veillait dans l’hôtel d’avoir gardé une lettre ou un message dont on ne pouvait manquer de l’avoir chargé, et le sommant d’en faire à l’instant la restitution.

Cependant l’aube se montre, le matin arrive, le jour s’avance et point de lettre, point de message ; M. James Harthouse se rend alors à la maison de campagne. Là, il apprend que M. Bounderby est absent et Mme Bounderby en ville. Elle y était retournée tout à coup la veille au soir. On ignorait même qu’elle fût partie, lorsqu’on avait reçu un ordre de ne pas attendre madame pour le moment.

Que faire ? il n’y avait plus qu’à la suivre à la ville. Il se présenta à la maison de ville. Pas de Mme Bounderby. Il passa à la banque. M. Bounderby n’y était pas : Mme Sparsit non plus. Quoi, Mme Sparsit non plus ? Se voir réduit à de telles extrémités qu’on ait à regretter l’absence de ce dragon femelle !

« Ma foi, je ne sais pas, dit Tom, qui avait des raisons personnelles pour s’inquiéter de cette absence. Elle est partie quelque part ce matin au point du jour. C’est une femme pétrie de mystère. Je la déteste. C’est comme cet albinos de Bitzer avec ses yeux clignotants toujours fixés sur vous !

– Où donc étiez-vous hier soir, Tom ?

– Où j’étais hier soir ! s’écria Tom. Allons ! J’aime bien ça. J’étais à vous attendre, M. Harthouse, jusqu’au moment où la pluie a tombé comme jamais je ne l’ai vue tomber de ma vie. Où j’étais ! Voilà qui est bon ! C’est plutôt à vous qu’il faut demander où vous étiez vous-même.

– Je n’ai pas pu venir… j’ai été retenu.

– Retenu ! grommela Tom. En ce cas nous étions retenus tous les deux. J’ai été si bien retenu au chemin de fer à vous attendre, que j’ai laissé passer tous les trains, sauf la malle. C’était bien amusant de partir par ce train-là avec une nuit pareille, et de patauger jusqu’à la maison à travers un marais. Aussi il a bien fallu coucher en ville.

– Où ça ?

– Où ça ? Mais dans mon lit, chez le vieux Bounderby.

– Avez-vous vu votre sœur ?

– Comment diable, répliqua Tom ouvrant de grands yeux, aurais-je pu voir ma sœur, quand elle était à quinze milles d’ici ? »

Maudissant les reparties maussades du jeune gentleman pour lequel il avait une amitié si sincère, M. Harthouse termina cette entrevue sans plus de cérémonie, en se demandant pour la centième fois ce que tout cela voulait dire ? Il y avait pourtant dans tout cela une chose qui lui paraissait claire. Soit que Louise fût dans la ville ou qu’elle n’y fût pas, soit qu’il lui eût fait une déclaration trop prématurée après s’être donné tant de mal pour la comprendre, soit que la dame eût manqué de courage, soit qu’on eût tout découvert, soit qu’il fût arrivé un accident ou une méprise incompréhensible pour le moment, dans tous les cas, il n’avait plus qu’une chose à faire, c’était d’attendre pour faire face aux événements, quels qu’ils fussent. Il ne pouvait pas bouger de l’hôtel, où tout le monde savait qu’il faisait sa résidence durant son séjour dans cette région ténébreuse. Il devait y rester attaché, comme son cheval au ratelier. Après cela… ma foi, ce qui sera, sera.

« Ainsi, soit que j’attende un cartel ou un rendez-vous, ou des reproches pénitents de la belle, ou une partie de boxe impromptue avec mon ami Bounderby, à la mode du Lancashire (ce qui me paraît tout aussi probable qu’autre chose dans la position actuelle de mes affaires), je vais toujours commencer par dîner, dit M. James Harthouse ; Bounderby a sur moi l’avantage de peser davantage ; et s’il doit se passer entre nous quelque explication à l’anglaise, je ne ferai pas mal de m’y préparer par un régime solide. »

Il sonna donc et se jetant nonchalamment sur un canapé, donna cet ordre : « Dîner à six heures, qu’on n’oublie pas d’y mettre un beefsteak, » puis en attendant il tua le temps comme il put. Ce n’était pas facile, tourmenté comme il était ; car à mesure que les heures s’écoulaient sans apporter la moindre explication, ses tourments accumulés augmentaient à intérêt composé.

Cependant, il prit les choses avec autant de tranquillité que peut en comporter la nature humaine, et revint plus d’une fois à la facétieuse idée de s’exercer à une partie de boxe.

« Si je donnais, dit-il en bâillant, cent sous au garçon pour le tomber ? »

Un peu plus tard, il se dit :

« Ou bien si je louais à l’heure un individu du poids de cent à cent vingt kilos, comme mon ami Bounderby ? »

Mais ces plaisanteries réussirent mal à égayer l’après-midi ou à tromper l’attente de James Harthouse ; je suis forcé d’avouer qu’il trouva le temps terriblement long.

Il lui fut impossible, même avant dîner, de s’empêcher de faire des excursions fréquentes sur les dessins du tapis, de regarder par la croisée, d’écouter à la porte chaque bruit de pas, et d’avoir un peu chaud, lorsqu’il croyait entendre ces pas se rapprocher de sa chambre. Mais, après son dîner, quand le crépuscule eut succédé au jour, puis la nuit au crépuscule, sans qu’il eût encore reçu aucune communication, il commença à ressentir ce qu’il appelait « toutes les tortures du saint office. » Néanmoins, toujours fidèle à sa conviction (la seule qu’il eût en ce bas monde) que le véritable bon ton consiste dans l’insouciance, il profita de cette crise pour demander des bougies et un journal.

Il y avait une demi-heure qu’il était en train d’essayer de le lire, lorsque le garçon fit son apparition, et lui dit d’un ton à la fois humble et mystérieux :

« Pardon, monsieur. On vous demande, s’il vous plaît. »

Un vague souvenir que c’était là la formule employée par les agents de police, lorsqu’ils venaient empoigner un filou, frappa M. Hartnouse qui demanda au garçon :

« Que diable voulez-vous dire avec votre : On vous demande ?

– Pardon, monsieur. Il y a dehors une jeune dame qui désire vous parler, monsieur.

– Dehors ? Où cela ?

– Derrière la porte, monsieur.

– Que le diable t’emporte, imbécile ! » s’écria M. Harthouse qui se précipita dans le corridor où il trouva en effet une jeune femme qu’il ne connaissait pas ; simplement mise, très-calme, très-jolie. En la conduisant à sa chambre et en lui avançant un siège, il remarqua, à la lueur des bougies, qu’elle était même plus jolie qu’il ne l’avait cru d’abord. Elle avait l’air très-innocent et très-jeune et l’expression de ses traits était des plus agréables. Elle n’avait pas peur de lui et ne paraissait nullement troublée ; elle semblait uniquement préoccupée de l’objet de sa visite : on voyait qu’elle s’oubliait elle-même pour ne songer qu’à cela.

« C’est bien à monsieur Harthouse que je parle ? dit-elle, lorsqu’ils furent seuls.

– C’est bien à monsieur Harthouse. »

Il ajouta à part lui :

« Et vous lui parlez avec les yeux les plus confiants que j’aie jamais vus, et la voix la plus assurée malgré son calme, que j’aie jamais entendue.

– Si je ne sais pas bien… (et je reconnais là-dessus mon ignorance, monsieur)… dit Sissy, les choses auxquelles vous oblige votre honneur de gentleman, sous d’autres rapports (et vraiment le rouge commença à monter aux joues de M. James Harthouse en entendant ce début) : je crois du moins pouvoir compter sur votre honneur pour garder le secret de ma visite et de ce que je vais vous dire. J’y compterai donc si vous me le dites…

– Vous pouvez y compter, je vous le promets.

– Je suis jeune, comme vous voyez ; je suis seule, comme vous voyez. En venant ici, monsieur, je n’ai pris conseil et courage que de mon propre espoir.

– Mais on voit que cet espoir-là est terriblement vif, pensa M. Harthouse en suivant le rapide regard qu’elle levait au ciel : voilà un drôle de début. Je ne sais pas où cela va nous mener.

– Je crois, dit Sissy, que vous avez déjà deviné quelle est la personne que je viens de quitter.

– Voilà vingt-quatre heures (qui m’ont paru autant de siècles) que je suis dans la plus grande anxiété, la plus grande inquiétude, répondit-il, sur le compte d’une certaine dame. L’espérance que j’ai pu raisonnablement concevoir que vous venez de la part de cette dame ne me trompe pas, je l’espère ?

– Je l’ai quittée il y a une heure.

– Vous l’avez laissée chez… ?

– Chez son père. »

Le visage de M. Harthouse s’allongea en dépit de son sang-froid, et sa perplexité s’en accrut encore.

« Pour le coup, pensa-t-il, je ne vois pas du tout, du tout où cela va, nous mener.

– Elle est arrivée chez lui hier soir au milieu de l’orage. Elle était très-agitée et a passé la nuit entière dans un état d’insensibilité. Je demeure chez son père, et je suis restée auprès d’elle. Vous pouvez être sûr, monsieur, que vous ne la reverrez pas de votre vie. »

M. Harthouse étonné soupira profondément, et, si vous avez jamais vu un homme réduit à ne plus savoir que dire, c’est bien celui-là. La candeur enfantine de Sissy, sa modeste intrépidité, sa sincérité sans fard, sa complète abnégation d’elle-même pour s’occuper tout entière avec calme du but de sa visite ; tout cela, joint à sa foi naïve dans une promesse en l’air, qu’il était presque honteux de lui avoir faite, donnaient à cette entrevue une tournure qui lui était si peu familière, qu’il se sentait désarmé et ne pouvait trouver un seul mot pour se défendre.

Il finit pourtant par lui dire :

« Une nouvelle si saisissante, exprimée avec tant de confiance et par de si jolies lèvres, me déconcerte vraiment au dernier point. Oserais-je vous demander si vous avez été chargée, par la dame en question, de me transmettre ce message dans ces termes désespérants ?

– Elle ne m’a chargée d’aucun message.

– L’homme qui se noie, s’accroche à une paille. Sans vouloir médire de votre jugement ni douter de votre sincérité, permettez-moi de dire que je me rattache aussi à l’espoir que tout n’est point perdu, et qu’on ne me condamne pas à un exil perpétuel.

– Il n’y a pas le moindre espoir. Mon premier motif en venant ici, monsieur, est de vous assurer qu’il faut renoncer à toute idée de lui reparler jamais, absolument comme si elle était morte hier soir en revenant chez son père.

– Il faut renoncer ?… Mais si je ne pouvais pas, ou si, par hasard j’avais le défaut d’être assez obstiné pour ne pas vouloir y renoncer ?

– Il n’en serait pas moins vrai qu’il n’y a plus aucun espoir. »

James Harthouse la regarda avec un sourire incrédule sur les lèvres ; mais ce sourire fut perdu pour Sissy dont l’esprit était occupé de pensées plus sérieuses.

Il se mordit la lèvre et réfléchit un instant.

« Eh bien ! si par malheur je finis par reconnaître, dit-il, après les démarches que je dois faire pour m’en assurer, que je suis réduit à une situation aussi désespérée que ce bannissement perpétuel, je ne deviendrai pas le persécuteur de cette dame. Mais vous disiez qu’elle ne vous avait chargée d’aucune commission ?

– Je n’ai pris conseil que de mon amitié pour elle et de son amitié pour moi. Je n’ai d’autre titre à faire valoir près de vous que d’être restée avec elle depuis qu’elle est revenue et d’avoir obtenu sa confiance. Je n’ai d’autre titre que ma connaissance de son caractère et des circonstances de son mariage. Ah ! monsieur Harthouse, je crois que ce sont là des mystères que vous aussi vous avez réussi à pénétrer ! »

Il se sentit touché par la ferveur de cet appel, jusqu’au fond de la cavité où son cœur aurait dû se trouver (s’il en avait eu), dans ce nid d’œufs abandonnés où les oiseaux du ciel auraient élevé leur couvée, si on ne les avait pas effarouchés.

« Je ne suis pas ce qu’on appelle un individu moral, dit-il, et je n’ai jamais cherché à me faire passer pour tel. Je suis aussi immoral qu’on peut l’être. Et cependant, si j’ai causé la moindre peine à la dame qui fait le sujet de cette conversation, si je l’ai compromise d’une façon malheureuse, si je me suis laissé aller à lui témoigner des sentiments qui ne sont pas tout à fait d’accord avec… ce qu’on appelle,… le foyer domestique, si j’ai profité de ce que son père est une machine, ou de ce que son frère est un roquet, ou de ce que son mari est une brute, je prendrai la liberté de vous assurer qu’en tout cela je n’avais aucune intention précisément mauvaise ; j’ai glissé sans y prendre garde d’un degré à l’autre avec une facilité si diabolique que je ne me doutais guère que la table des chapitres fût déjà si longue, jusqu’au moment où je me suis mis à la feuilleter. Tandis que je m’aperçois, ajouta M. James Harthouse, qu’il y a vraiment de quoi faire déjà un roman en plusieurs volumes. »

Quoiqu’il débitât tout cela de ce ton frivole qui lui était familier, on voyait bien que, cette fois, c’était une manière de donner un vernis poli à une surface assez vilaine. Il se tut un moment, puis il continua avec plus de sang-froid, bien qu’avec un air de mécontentement et de désappointement que tous les vernis du monde ne pouvaient dissimuler.

« Après la communication qui vient de m’être faite, d’une façon qui me rend le doute impossible, et je ne connais guère une autre bouche, dont je l’eusse acceptée aussi facilement, je me crois tenu de vous dire, puisque vous jouissez de la confiance de cette dame, que je ne puis pas refuser absolument de croire à cet arrêt si imprévu d’un exil éternel. Il se peut que je ne doive plus revoir cette dame ; tout ce que je peux dire c’est que je suis fâché d’avoir poussé les choses si loin pour… pour… (il était assez embarrassé pour trouver une péroraison) ; mais je ne peux pas vous promettre de jamais devenir ce qu’on appelle un homme moral ou de croire le moins du monde à l’existence de ce phénix fabuleux. »

Le visage de Sissy indiquait assez que sa mission n était pas terminée.

« Vous m’avez dit, reprit-il, lorsqu’elle leva de nouveau les yeux sur lui, que c’était là le premier but de votre visite. Je dois donc présumer qu’il y en a un second ?

– Oui.

– Voulez-vous être assez bonne pour m’en faire la confidence ?

– Monsieur Harthouse, répondit Sissy avec un mélange de douceur et de fermeté qui le déroutait complètement, et avec une naïve assurance de lui voir faire sans hésiter ce qu’elle exigeait de lui, assurance qui le mettait dans une position fort difficile ; la seule réparation qui soit en votre pouvoir, c’est de quitter la ville à l’instant et pour toujours. Je suis tout à fait convaincue que vous ne pouvez plus rien maintenant au mal que vous avez fait : c’est la seule compensation qui maintenant dépende de vous. Je ne dis pas que ce soit grand’chose ; mais enfin c’est toujours quelque chose, et il n’y a pas moyen de faire autrement. Donc, bien que je n’aie d’autres titres pour vous commander, que ceux que vous me connaissez, et que tout cela se passe entre vous et moi seulement, je vous demande de quitter la ville cette nuit même en me promettant de n’y plus revenir. »

Si elle eût cherché à exercer sur lui une autre influence que celle de la vérité de ses paroles et de la droiture de ses intentions, si elle eût montré le moindre doute ou la moindre irrésolution, si elle eût fait, avec la meilleure volonté du monde, la moindre réserve ou la moindre feinte ; si elle eût montré ou ressenti la plus légère crainte de s’exposer à ses plaisanteries, à sa résistance ou à ses objections, M. Harthouse en aurait tiré sur-le-champ avantage… Mais tout son ébahissement n’aurait pas plus ému l’âme candide et confiante de Sissy, qu’il n’aurait pu changer l’azur d’un beau ciel en le contemplant d’un air étonné.

« Mais, reprit-il, fort embarrassé, comprenez-vous bien l’importance de ce que vous demandez là ? Vous ignorez apparemment que je suis dans ce pays-ci pour une espèce d’affaire publique, assez ridicule en elle-même, mais que je me suis pourtant engagé à mener à bonne fin, et pour laquelle je suis censé prêt à me faire couper en quatre ? Vous ignorez sans doute cela, mais enfin ce n’en est pas moins un fait. »

Un fait ou non, Sissy n’eut pas seulement l’air d’y faire attention.

« D’ailleurs, poursuivit M. Harthouse, faisant quelques tours dans la chambre, avec un air d’hésitation, on ne peut pas jouer un rôle plus absurde ! C’est à couvrir un homme de ridicule pour toute sa vie, que de commencer par faire tous les frais que j’ai faits pour ces gens-là, et cela pour me retirer d’une façon si incompréhensible.

– C’est pourtant, répéta Sissy, la seule réparation que vous puissiez faire, monsieur. J’en suis tout à fait convaincue ; je ne serais pas venue ici sans cela. »

Il jeta encore un coup d’œil sur le visage de Sissy, et se remit à marcher.

« Ma parole d’honneur, je ne sais que faire. C’est si immensément absurde ! »

C’était maintenant à son tour de capituler pour demander le secret.

« Si je me décidais à faire une chose si ridicule, dit-il en s’arrêtant de nouveau au bout de quelque temps et en s’appuyant contre la cheminée, ce ne pourrait être qu’à la condition de la discrétion la plus inviolable.

– J’aurai confiance en vous, monsieur, répliqua Sissy, et vous aurez confiance en moi : confiance pour confiance. »

La position qu’il occupait devant la cheminée lui rappela son entrevue avec le roquet. C’était la même cheminée, et il ne put pas s’empêcher de penser que c’était lui qui était le roquet ce soir-là. Il est sûr qu’il était dans ses petits souliers.

« Ma foi ! jamais personne ne s’est trouvé dans une position plus ridicule, dit-il, regardant le tapis, puis le plafond, riant, fronçant les sourcils, s’éloignant de la cheminée et y revenant. Mais je ne vois pas d’autre moyen d’en sortir. Ce qui sera, sera, et c’est là ce qui sera, je suppose. Il faut que je quitte la place, j’imagine… Bref, je vous en donne ma parole. »

Sissy se leva. Ce résultat ne la surprenait pas, mais elle en était heureuse et son visage rayonnait de contentement.

« Vous me permettrez d’ajouter, continua M. James Harthouse, que je doute qu’aucun autre ambassadeur ni aucune autre ambassadrice se fût adressée à moi avec le même succès. Je vous déclare que non-seulement vous m’avez mis dans une position très-ridicule, mais que vous m’avez battu sur toute la ligne. M’accorderez-vous au moins la faveur de pouvoir me rappeler le nom de mon ennemie victorieuse ?

– Mon nom ? dit l’ambassadrice.

– C’est le seul nom que je puisse tenir à connaître, ce soir.

– Sissy Jupe.

– Pardonnez ma curiosité, puisque je vais partir. Vous êtes une parente de la famille ?

– Je ne suis qu’une pauvre fille, répliqua Sissy…, abandonnée dans mon enfance… mon père n’était qu’un saltimbanque. J’ai été recueillie par M. Gradgrind, et depuis lors j’ai vécu sous son toit. »

Elle avait disparu.

« Il ne manquait plus que cela pour compléter ma défaite, dit M. James Harthouse, se laissant glisser d’un air résigné sur le canapé, après être resté un instant immobile comme une statue. Ma honte est bien complète. Une pauvre fille ! un saltimbanque ! James Harthouse qu’on pile dans un mortier… James Harthouse dont on fait une grande pyramide de ridicule ! rien que cela ! »

À propos de grande pyramide, l’idée lui vint de remonter le Nil. Il saisit aussitôt une plume pour écrire à son frère le billet suivant, dans un griffonnage hiéroglyphique approprié au sujet :

« Cher Jack, tout est fini pour Cokevllle ; je m’ennuie trop, je quitte la place et je vais essayer des chameaux.

Ton affectionné, Jem. »

Il sonna.

« Envoyez-moi mon domestique.

– Il est allé se coucher, monsieur.

– Dites lui de se lever et de faire les malles. »

Il écrivit encore deux billets : L’un à M. Bounderby pour lui annoncer qu’il quittait le pays et lui indiquer où on pourrait le trouver pendant une quinzaine de jours. Un autre, dans le même but, à M. Gradgrind. À peine l’encre était-elle séchée sur les adresses, qu’il avait laissé derrière lui les longues cheminées de Cokeville, installé dans un wagon de chemin de fer qui galopait et flamboyait à travers le sombre paysage.

Les gens moraux pourraient s’imaginer que M. James Harthouse tira dans la suite quelques réflexions consolantes du souvenir de cette prompte retraite, l’une des rares actions de sa vie qui fut une sorte de compensation pour les autres, et qui lui avait servi de dénoûment dans une assez vilaine affaire. Mais il n’en fut rien, après tout. Un regret intime de n’avoir réussi qu’à se rendre ridicule, la crainte des gorges chaudes que feraient à ses dépens les roués de son espèce s’ils venaient à éventer cette histoire, voilà tout ce qu’il en tira, c’est-à-dire un tourment de plus. Si bien que l’action la plus louable de sa vie, ou peu s’en faut, fut justement celle qu’il cacha avec le plus de soin et dont il fut le plus honteux.

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[8] Pendant un temps il a été de bon goût en Angleterre d’avoir l’air trop fatigué et trop épuisé pour prononcer un mot de longue haleine sans laisser un intervalle entre chaque syllabe. (Note du traducteur.)